A Bordeaux-lac, les réfugiés survivent les pieds dans l’eau
Société 

A Bordeaux-lac, les réfugiés survivent les pieds dans l’eau

Les réfugiés qui dorment sous des tentes, au bord du lac de Bordeaux, ont désormais les pieds dans l’eau. Soixante-dix personnes, dont des familles avec enfants, survivent ainsi depuis cet été sans sanitaires ni eau courante. Un rassemblement de soutien s’est tenu ce mardi pour dénoncer la situation qui devient critique avec la pluie.

A Bordeaux, la trentaine de tentes installées sous les pins, sur l’espace vert près de la plage du Lac, faisait presque partie du paysage. Environ soixante dix personnes vivent là depuis la fermeture de plusieurs squats de l’agglomération bordelaise cet été. Mais depuis quelques jours, avec le retour des intempéries, les abris de fortune se recouvrent de bâches et le sol de boue. 

Pour dénoncer ces conditions, et malgré une pluie dense, une cinquantaine de personnes s’est réunie en fin de journée ce mardi 22 octobre. Une mobilisation, à laquelle appelaient le Collectif de soutien aux expulsé.e.s de Gironde et de nombreuses associations et syndicats tels que Areve, Bienvenue, la CNT, Solidaires, Le Planning familial, le Collectif des Migrants de Bordeaux, Sud Santé 33, Sud PTT 33, La Cimade, Ovale citoyen…

Face aux pluies incessantes, l’accès aux tentes devient difficile (EB/Rue89 Bordeaux)

Une situation critique depuis déjà une semaine

Près d’une des tentes, assis sur des chaises de camping et abrités sous un vieux parasol décoloré, un groupe de réfugié tente de se réchauffer auprès d’un feu. « Le terrain a déjà été inondé sept fois et personne ne bouge ! » tempête alors Annick, une bénévole qui intervient régulièrement sur le campement. Lors de l’épisode de violents orages et de rafales de vent lundi dernier, la Gironde avait même été placée en vigilance orange. Dans un communiqué de presse en date du 16 octobre, le Collectif de soutien lançait alors :

« Le froid, la nuit, pour ceux et celles qui dorment à même le sol sans couverture. La pluie, qui trempe tout, le manque de sanitaires, et de sécurité ont plongé les personnes dans une situation extrême. […] Les tentes sont inondées et les conditions climatiques s’aggravent et ces personnes sont rendues encore plus vulnérables ! »

Tandis que les militants et les réfugiés échangent, serrés sous les parapluies, un garçonnet traverse alors le terrain sur son vélo, un sac plastique sur le dos en guise d’imperméable. « Ici, il y a même un bébé de 11 mois ! » lâche Annie* (les prénoms avec * ont été modifiés sur demande des intéressés) , une militante du Réseau éducation sans frontière (RESF), ulcérée d’avoir l’impression de se battre contre des moulins à vent. En absence de logement, face à la lourdeur administrative et à l’approche de l’hiver, certains parents ont abandonné l’idée d’essayer de scolariser les enfants. 

« Des conditions indignes »

Et depuis une semaine, la situation ne fait que s’aggraver. Saïd, un jeune algérien qui vit ici depuis sept mois tient à le démontrer. Il pointe alors une tente sarcophage, du genre de celle qu’on utilise en bivouac. En tout et pour tout, son espace personnel n’est pas plus grand que la taille d’un corps humain. Sous une bâche de fortune, il fait tout son possible pour tenter d’empêcher l’eau de pluie d’entrer. Mais malgré ses efforts, son lit, comme le sac de voyage qui contient ses vêtements, est mouillé. Et ses chaussures de rechange trempent dans une flaque devant la tente. 

Il a à peine 19 ans et du haut de son mètre quatre vingt dix, les mains sur les reins, Saïd se plaint de douleurs « rhumatismales » depuis plusieurs jours. Mais sans point d’eau et sans argent, il est compliqué pour lui de se soigner. A proximité de la plage, le WC automatique gratuit est le seul sanitaire à disposition. 

A proximité du campement se trouvent une plage, une aire de jeu et un sanitaire auto-nettoyant (EB/Rue89 Bordeaux)

J’ai fui mon pays le jour où ils ont tué mon père

Moustafa, se joint alors à l’échange. Lui veut nous montrer son récépissé d’obtention du statut de réfugié de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Mais tandis qu’il le tend d’une main, de l’autre il relève sa manche, laissant apparaitre d’innombrables cicatrices de scarifications.

« J’ai fui la Kabylie le jour où ils ont tué mon père, raconte-t-il. C’est dur et comment peut-on s’en remettre ici ? »

Comme lui, la majorité des habitants du camps dispose du statut de réfugiés. Beaucoup sont Syriens, Irakiens ou encore Kosovars. « Ils ont fui la guerre et vivent là. C’est terrible ! » conclut-il.

Au milieu de la foule, un autre jeune homme, Amin*, cherche du regard les visages connus, rencontrés lors de précédentes mobilisations. En effet, il faisait partie des migrants qui ont occupé le hall de la bourse du travail au mois d’aout. Rencontré lors de son évacuation, il venait de recevoir « une solution » d’hébergement de la préfecture. Il raconte avoir été « mis à l’abri » pendant quelques jours dans une structure d’urgence qui n’accueille que ponctuellement. Par la suite, il se serait alors retrouvé sans solution pérenne mais avec une sensation de lassitude qui ne le lâche plus depuis des jours. 

« Il faut que la préfète prenne ses responsabilités »

Lors des expulsions de squats de l’été Fabienne Buccio, préfète de la Gironde, avait pourtant assuré qu’aucune fermeture de squat n’interviendrait sans que les habitants n’aient de solutions. Des propos qui avaient alors rapidement été réfutés par Aude Saldana-Cazenave, coordinatrice régionale de Médecin du Monde. Contactée par la rédaction de Rue89 Bordeaux, la préfecture ne souhaite pas commenter la situation à ce stade.

A l’incertitude face à l’avenir s’ajoute la lutte pour la survie face à l’humidité et au froid (Alban Dejong/Macadam Press)

« Ce n’est pas normal ! » lance Philippe, membre de l’Areve (Accueil des réfugiés en val de l’Eyre). Dans le Val de L’Eyre, environ 50 personnes sont hébergées actuellement grâce à un réseau de personnes solidaires. 

« Ça ne peut pas être l’unique solution mais au moins ils ne sont pas sous la tente. Et il faut que la préfète prenne ses responsabilité ! »

Et sur place, tous sont unanimes : l’ouverture de places d’accueil stables est indispensable. Béatrice, une résidente bordelaise a ainsi tenté d’interpeller les élus présents lors du conseil de quartier du Grand Parc le 14 octobre dernier. Mais son constat est amer.

« Les élus se renvoient la responsabilité entre la Mairie, la Métropole, le Département et l’Etat. Et il n’a pas été possible de poser la question de la réquisition des bâtiments vides, alors qu’un décret de 2013 le permet. »

Déterminés à interpeller les pouvoirs publics, les militants prévoient donc de se retrouver dès vendredi afin de déterminer les actions à mener. Dans l’urgence certains bénévoles présents ont aussi fait le tour des tentes afin de faire le point sur les besoins urgents. Gage que malgré un hiver qui risque d’être rude, les cœurs restent chauds…

L'AUTEUR
Eloïse Bajou
Journaliste fraichement issue de l'Ecole Publique de Journalisme de Tours (EPJT), photojournaliste au sein du collectif Macadam Press et ex-professionelle de santé dans le social.

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