20 mars, le printemps est là, « rentrez chez vous ! »
Écrire le confinement
Raconter le confinement, ce quotidien improbable qu'il y a quelques jours encore ne pouvait être envisagé. Comment vos habitudes sont bouleversées et comment vous trouvez les ressources pour vous y adapter. Récits de riverains.
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Vendredi 20 mars 2020.

C’est le Printemps aujourd’hui. Il fait soleil, avec une température de 17 °C.
On connaît bien le Printemps, il arrive chaque année. On sort les tables dehors, les jours rallongent, l’odeur familière des vacances revient nous chatouiller le nez, les examens approchent.
Cette année 2020, plus rien ne ressemble à ce qu’on connaît. Le printemps a une nouvelle tête.

Depuis l’annonce du confinement – le lundi 16 mars à 20h à la télé – c’est tous les jours dimanche matin.
Les rues blanches, le silence, le soleil saveur châtaigne.
Ambiance village : des petits commerces ouverts, du jazz qui chante dans la radio d’un bureau de tabac, des boulangeries avec trois pains et demi en vitrines.

Deux, ou trois, personnes passent, un sac cabas, des lunettes de soleil.
Nous sommes tous cette mamie qui s’est levée tôt pour acheter du pain et des poireaux.

Les rues ne sont pas si vides que ça. Elles ne sont pas fantômatiquement vides, elles ne sont pas Walking Dead vides.
C’est surtout ce silence qui change tout. Pas de voitures, pas de terrasses bondées, pas d’enfants – enfin si, mais très peu, et sur des vélos, avec juste maman qui dit quand traverser mais c’est tout. Ça ne parle pas.

On reste sage, à plusieurs mètres de distance les uns des autres.
Si on se rencontre : prendre le trottoir d’en face, ou marcher sur la route – elle est déserte de toute façon.
Nos regards se croisent. Le sien dit :
– Rentre chez toi.
Ou
– Est-ce que tu es contaminé ?
Ou
– Bonjour, belle journée, quelle ironie n’est-ce pas ?

Ceux qui portent des masques te regardent très mal.

Il y a la queue devant le Monoprix. Cinq personnes à peine, en ligne, espacée d’un mètre et demi les unes des autres – il y a des bandes de scotch au sol pour servir de marquage. Elles attendent paisiblement.
Un vigile, il porte un blouson bleu et un masque. Une personne à la fois peut entrer.
Le murmure de quelques voix à l’intérieur.
– Au suivant, s’il vous plait !
– Non je ne crois pas, non ! (le client devant elle est encore là, pas question d’approcher)
– … Sur un autre ton, s’il vous plait.

De nouveau dehors. Dans cette ville devenue une station balnéaire géante, fermée.
L’air frais, nous vient tout droit de l’océan, plus de barrière à l’immensité de la nature.

À part les boulangeries qui se font des chouquettes en or, et les quelques supermarchés de quartier : des terrains vagues, des graffitis qui brillent plus que d’habitude.
Les enseignes closes, les rideaux de fers baissés, un mot scotché dessus, vole sous les brises :
« On se revoit dans 15 jours ! Prenez soin de vous ! 🙂»
15 jours… figés dans le temps.
Peut-être dans un an, cette inertie sera encore là.
Peut-être que c’est notre nouvelle vie.
15 jours, de moins en moins de personnes y croient.

Quelque-part, loin de la bulle du quartier, les malades, les vies s’éteignent, le personnel médical se tue à la tâche.
Tandis qu’ici c’est une peinture de Hopper.
Sa chaleur, son calme.
Ses anomalies, discrètement disséminées. Ses violences cachées. Des masques, des regards noirs, un virus mortel, un cri, ça vient d’une fenêtre ouverte : « Rentrez chez vous ! »

Lisa S. (Murky)24 ans

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