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FM Band, rappeurs afghans réfugiés à Bordeaux
Culture  Portrait 

FM Band, rappeurs afghans réfugiés à Bordeaux

par Amélie Petitdemange.
Publié le 28 juin 2016.
Imprimé le 03 décembre 2021 à 07:56
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Le signe des rappeurs Matin et Farhad est le code de Kaboul, 020 (AP/Rue89 Bordeaux)

Le signe des rappeurs Matin et Farhad est le code de Kaboul, 020 (AP/Rue89 Bordeaux)

Matin et Farhad, membres du groupe de rap FM Band, ont fui l’Afghanistan pour faire carrière à Bordeaux. A travers leur musique, les deux frères dénoncent les problèmes de leur pays.

Le 1er décembre 2015, Matin et Farhad arrivent à Bordeaux. Les deux frères, rappeurs, ont quitté l’Afghanistan, où « les artistes et la liberté d’expression n’ont pas leur place ». Grâce à l’entremise d’un ami peintre, ils ont été invité à donner une conférence à l’Université Bordeaux-Montaigne et un concert. Depuis, ils ont déposé une demande d’asile à l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA).

« Nous ne pouvons plus mettre un pied en Afghanistan », explique Matin dans un anglais approximatif.

Son frère, peu à l’aise dans la langue de Shakespeare, reste en retrait mais acquiesce. A la suite de leur concert, dont ils ont posté des vidéos sur Facebook, ils ont reçu des messages de haine des talibans : « Vous n’êtes pas musulmans », « infidèles », « nous allons vous tuer ».

Alors depuis trois mois, ils attendent dans un hôtel de la périphérie de Bordeaux une réponse de l’OFPRA. Et survivent avec les 200 euros donnés chaque mois par l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFFI). Pourtant, ils se sentent bien à Bordeaux. « Ils ont l’air heureux d’être là », confirme François, un bénévole qui leur donne des cours de français.

« A l’ASTI (Association de Solidarité avec Tous les Immigrés), on a beaucoup de migrants qui survivent grâce au 115 ou dorment dans la rue. Eux sont mieux installés dans la vie ».

Famille explosée

Un immense sourire barre le visage de Matin, 28 ans. Farhad, son aîné de deux ans, lui lance régulièrement des blagues. Un entrain qui cache tant bien que mal ses inquiétudes. Farhad montre une photo sur son téléphone : un petit garçon d’à peine 8 ans. C’est Michaël, son fils laissé en Afghanistan, où résident d’ailleurs leurs parents, leur deux autres frères et sa femme. Ils ne cachent pas leur « angoisse » pour eux. S’ils le peuvent, peut-être qu’ils les rejoindront un jour… Une de leurs sœurs habite à San José, en Californie. De l’autre, restée en Iran, ils n’ont aucune nouvelle.

Leur famille était en effet réfugiée politique en Iran. Ce n’est qu’à une vingtaine d’année que les deux frères ont fui pour l’Afghanistan.

Malgré toutes ces années passées en Iran, Matin ne se sent « absolument pas Iranien ».

« La population ne nous considérait pas comme des Iraniens non plus. Là-bas, la vie est très dure pour les Afghans, nous étions détestés. Nous n’avons même pas eu le droit d’aller à l’université. »

Ils aimeraient d’ailleurs suivre des études à Bordeaux, une fois leur papiers délivrés. Des études d’art, de cinéma…

« Mais chaque chose en son temps, il nous faut déjà une réponse de l’OFPRA et des cours de français ! », rit Matin.

Des paroles qui dérangent

Trois fois par semaine, ils s’installent dans les locaux de l’ASTI, à Saint Michel, pour apprendre la langue. « Et c’est très dur! », tente Matin dans un français trébuchant.

« Quand ils sont arrivés, ils ne parlaient pas un mot de français, raconte François, leur professeur. Mais ils sont très actifs dans le cours et progressent vite, ils m’aident même à traduire pour les autres Afghans. Je songe à les sortir du cours débutant pour les faire rejoindre la classe normale. Ils s’intègrent très vite, la dernière fois ils nous on fait écouter leur musique sur Youtube ».

S’ils ne sont pas les bienvenus en Iran et en Afghanistan, c’est que Matin et Farhad composent des chansons très critiques.

« Talibans, droit des femmes, déni de démocratie… Nous parlons des problèmes en Afghanistan », explique Matin.

Leurs paroles dérangent dans leur pays natal, et le rap y est très peu populaire. Les Afghans préfèrent la musique classique, ils ne prennent pas le rap au sérieux.

« A cause de la guerre, beaucoup d’Afghans ont fui, et seul les gens les plus traditionalistes sont restés, explique le jeune homme. En Afghanistan, les gens sont beaucoup plus intégristes qu’en Iran. Si tu bois un verre d’eau dans la rue en plein ramadan, tu te fais lyncher ! »

Mais ils pouvaient au moins donner des concerts, une cinquantaine depuis la formation de leur duo. A Kaboul, la capitale du pays, ils jouissent d’une certaine liberté. FM Band donne aussi des concerts dans quelques grandes villes du pays, comme Bamyan ou Mazar-e-Sharif.

« Aller de l’avant »

Un changement radical par rapport à l’Iran, où seul la musique pop est autorisée. Et sûrement pas tous les groupes : le Guide suprême Ali Khamenei scrute les paroles, et donne ou non son aval. Les groupes non autorisés doivent se cacher pour s’entrainer ou donner des concerts ultras-secrets.

Fatigués de ces interdictions, Matin et Farhad veulent rester en France. Leur objectif est désormais d’enregistrer un disque, et de se produire à Bordeaux et à Paris. Pour autant, leurs morceaux traiteront toujours des problèmes des Afghans.

« Beaucoup ont fui le pays et seront intéressés par notre musique ici, et nous espérons que les Français aussi !, s’enthousiasme Matin. Nous sommes si peu nombreux à parler des problèmes de ce pays… nous n’avons pas le choix, il faut aller de l’avant et continuer à écrire pour les Afghans. »

Bien qu’inquiets des menaces de mort, Matin et Farhad publieront une nouvelle chanson sur leur page Facebook « dans un mois ».

L'AUTEUR
Amélie Petitdemange
Etudiante à l'Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA)

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