Les boulevards, « l’autre façade » de Bordeaux au pied du mur
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Les boulevards, « l’autre façade » de Bordeaux au pied du mur

Le conseil de Bordeaux Métropole a voté ce vendredi le lancement d’un débat public sur l’avenir des boulevards et des barrières. Si l’intérêt de cette démarche – consulter les habitants sur l’aménagement et la pacification de cette véritable autoroute urbaine – fait l’unanimité, le périmètre de cette concertation, excluant la rive droite, et le calendrier, à quelques mois des élections municipales, sont plus discutés.

Accrochez-vous : la ceinture des boulevards a été créée entre 1850 et 1900, et c’était à l’origine une promenade plantée… Sur les 13,6 kilomètres de l’axe sur la rive gauche, il y a désormais 1007 arbres, soit un arbre tous les 13,50 mètres, contre 2200 places de parkings.

Surtout, 30 à 40000 véhicules empruntent tous les jours ce qui est devenu une 2X2 voies depuis la disparition du tram, dans les années 1950. « Pour les cyclistes et les piétons, parcourir les boulevards n’est pas une expérience agréable », relève donc, non sans un certain sens de la litote, l’a’urba, l’agence d’urbanisme de la métropole bordelaise, dans un rapport sur le sujet.

La bande cyclable, non sécurisée, est peu engageante. Pour les piétons, la pollution atmosphérique et le bruit rendent le passage par les boulevards guère attractif, surtout si on considère que sur toute la longueur de la ceinture, on compte trois bancs publics et une sanisette…

Pourtant, 80000 personnes vivent dans une bande de 500 mètres de part et d’autres des boulevards de Bordeaux, soit l’équivalent d’un tiers de la population bordelaise, et 11% de celle de la métropole. Et l’endroit concentre près de 50000 emplois – beaucoup plus lorsque les opérations des Bassins à flot au nord, d’Euratlantique au sud seront achevées. Il serait donc temps de s’en occuper…

En attendant la liane 9 sans banc pour s’assoir (SB/Rue89 Bordeaux)

Le tram enterré, et après ?

L’intérêt de réanimer ce qui est considéré comme l’autre façade de Bordeaux, avec les quais de la Garonne, ne date pas d’hier. Au cœur de la dernière campagne des élections municipales, en 2014 – tant Vincent Feltesse (PS) qu’Alain Juppé avaient promis qu’ils en feraient une priorité -, le projet d’aménagement des boulevards s’est ensuite enlisé.

Motif : la volonté des maires de la métropole d’y faire passer un tramway reliant Cenon à Gradignan. Mais les études ont montré que cette ligne se révélerait très coûteuse (près de 500 millions d’euros), voire irréalisable du fait qu’elle impliquerait la suppression d’une voie de circulation pour les voitures. Elle a finalement été enterrée au profit d’un TCSP (transport en commun en site propre) entre Gradignan et Pellegrin, évitant les boulevards.

Cela a relancé le débat sur l’avenir de ces derniers. Mais avec quel projet de rénovation urbaine à la clé ? C’est l’objet de la délibération votée lundi dernier en conseil municipal de Bordeaux, puis ce vendredi en conseil de métropole, prévoyant de lancer dès cet automne « une large concertation » sur le sujet.

« Les boulevards souffrent depuis longtemps d’une image dégradée et d’un déficit de vie urbaine, c’est donc d’un commun accord que l’ensemble des élus de la métropole entendent en faire l’un des projets majeurs pour la décennie à venir », indique la métropole.

Un projet pour 10 ans

A ce projet d’aménagement, la collectivité fixe quatre objectifs : « engager une mutation profonde de la pratique des boulevards, d’un espace routier à un espace urbain » ; « faire des barrières, rive gauche, les lieux majeurs de la revitalisation des boulevards » ; « développer un projet d’aménagement assurant un meilleur partage de l’espace public entre différents modes de déplacement » ; et enfin « valoriser le patrimoine architectural, urbain et paysager des boulevards tout en renforçant leurs fonctions d’habitat, d’activités économiques, d’emplois et de loisirs ».

Il pourra s’appuyer sur les travaux de l’a’urba, (« Boulevards 2025-2044 », un rapport de 2015 enterré car jugé trop favorable à l’option BHNS…), qui suggérait par exemple sur la partie mobilité de réduire les vitesses en 2025, puis les voies de circulation, pour atteindre une réduction du trafic automobile de 20 à 30%.

La concertation devrait se dérouler jusqu’à fin 2020. D’ici là, la métropole compte définir un périmètre « où pourra être porté sursis à statuer sur les autorisations d’urbanisme » : en clair, elle tentera de contrôler les prix de l’immobilier dans la zone concernée, avant qu’ils ne s’envolent.

La cité administrative sur les boulevards (SB/Rue89 Bordeaux)

En conseil municipal, les élus d’opposition ont toutefois tiqué sur le calendrier d’une concertation en pleine campagne pour les élections municipales de 2020 :

« Habituellement les vrais projets interviennent en début de mandature, or c’est la fin de la vôtre, lance au maire Nicolas Florian l’écologiste Pierre Hurmic. Vous semblez tenir à marquer de votre empreinte ce projet majeur. On a retrouvé le programme électoral d’Alain Juppé – « Un temps d’avance » –, la requalification des boulevards y était. Aujourd’hui vous êtes un temps de retard. En pleine campagne électorale vous allez faire des réunions ? L’exercice est difficile et délicat. »

« Idée volée »

Pour Vincent Feltesse, qui avec son association BM2020 a continué à creuser la question des boulevards, « l’évidence d’un nouveau projet urbain pour les boulevards est là depuis 6/7 ans, et s’entoure de plusieurs regrets » – celui du « retard accumulé depuis des années », ou encore « le regret (ou la fierté ?) d’une « idée volée » et qui risque de devenir un simple objet pré-électoral.

Lors du conseil municipal, Vincent Feltesse soulève en outre une « faiblesse majeure » dans le projet de concertation :

« Le fait que la question de la mobilité ne soit pas abordée m’interroge. Je ne vois pas comment on peut partir sur un tel aménagement sans que la puissance publique donne quelques orientations. »

« Je ne veux pas que ce soit la seule question », lui répond Nicolas Florian :

« On ne peut pas réfléchir qu’à l’échelle des boulevards. Je considère que la ligne 9 est un outil performant et il s’agit de lui faire des aménagements qui lui permettent plus de fluidité. »

Insuffisant pour Vincent Feltesse. A l’heure où se multiplient les projets d’extensions de lignes de tram, le candidat à la mairie de Bordeaux déplore même « un retour en arrière » par rapport au premier schéma des déplacements de la métropole (en 2011), qui entendait donner la priorité au bouclage circulaire de celle-ci, et aux liaisons rive droit-rive gauche.

« Il faut un transport en commun circulaire, assène Vincent Feltesse. Soit on crée un TCSP sur les boulevards, mais avec l’inconvénient du coût qui pourrait s’élever entre 370 et 500 millions d’euros. Soit on utilise la voie ferrée de ceinture, en connectant celle-ci à Ravezies et au pont Chaban-Delmas via un tram sur ballast ou un TER allégé. »

Boucler la boucle

Il serait ensuite possible de boucler la boucle en se raccordant sur la rive droite à la voie Bordeaux-Eymet, désaffectée mais toujours là, et à la Brazzaligne, en passe d’être transformée en voie verte…

La voie désaffectée Bordeaux-Eymet, ici à Floirac (SB/Rue89 Bordeaux)

Vincent Feltesse se désole :

« Les opérations d’aménagements ont été lancées sur la rive droite, où on attend 14000 nouveaux logements, sans qu’aucune décision ne soit prise en termes de transports en commun. »

Un double peine pour les habitants contraints de se déplacer tous les jours pour aller travailler sur la rive gauche, où sont la majorité des emplois métropolitains.

Sur les boulevards entre le Bouscat et le Grand parc (SB/Rue89 Bordeaux)

L’opposition au conseil municipal déplore d’ailleurs que la rive droite ne soit pas inclue dans le périmètre de la concertation sur les boulevards. La métropole assure bien qu’un tracé de pont à pont pour un TCSP sera bien soumis à la consultation. Mais Vincent Feltesse souligne que la rive droite « ne bénéficiera que d’un complément d’études (déjà programmée depuis 4 ans sans que rien n’avance), là où la rive gauche bénéficiera d’une enquête auprès des habitants, d’ateliers urbains et d’animation ».

Le retard de la Bastide, la Benauge, Cenon et Floirac en termes d’équipements de transports est comparable à la position d’angle mort dans laquelle se trouvent d’autres secteurs des boulevards, observe Etienne Parin, ex directeur du GPV Rive Droite :

« C’est le drame de l’intercommunal. Comme la Route de Toulouse (pour le réaménagement de laquelle une concertation est également lancée, NDLR) ou la zone entre le Grand Parc et le Bouscat, les communes pensent toujours que c’est le projet de l’autre. »

Leurs habitants parviendront-ils à la même conclusion lors de la concertation sur les boulevards ?

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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