Dossier #28 : Les transports de la métropole pilent à l’âge des fossiles
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La déviation du Taillan menace 100 espèces protégées, ses opposants remontent sur le pont
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« Make the Médoc great again ! », titre le Canard Enchaîné dans son édition de la semaine dernière. L’hebdomadaire satirique soulignait ainsi le décalage entre les discours d’Emmanuel Macron « champion de la biodiversité », et le feu vert donné par l’État à cette route de 7,9 km qui doit permettre d’éviter le centre-ville du Taillan. Et ce avec un arrêté préfectoral, pris le 13 septembre dernier, qui selon l’hebdo « vaut son pesant de cacahuètes bio ».
Il contient en effet une liste à la Prévert d’espèces protégées – Azuré de la Sanguisorbe, crapaud épineux, chouette hulotte, vison, loutre, jacinthe des bois… – dont la destruction accidentelle, ainsi que la capture ou le déplacement pour les animaux, sont autorisés.
Un condensé de biodiversité
90 espèces d’animaux et 10 espèces de végétaux sont concernées par le bétonnage d’une cinquantaine d’hectares de nature (bois, cours d’eau, mares) pour les besoins de cette déviation, un projet vieux de plus de 40 ans. « Qu’est ce que ce serait si ces espèces n’étaient pas protégées ! », ironise donc le journal satirique.
« Les dernières études sur la faune et la flore ont prouvé que ce site était extrêmement riche en biodiversité – il y a davantage d’espèces protégées sur 7 km que sur tout le tracé de l’A65 », estime Philippe Barbedienne, directeur de la Sepanso.
100 espèces, c’est plus encore que lors du dernier recensement, effectué pour le précédent arrêté préfectoral de dérogation à l’interdiction de destruction d’espèce et de leurs habitats – arrêté dont la Sepanso avait obtenu l’annulation par la justice, car le projet mettait en péril le papillon azuré de la sanguisorbe, qui n’a que deux stations connues dans la région Nouvelle-Aquitaine, ainsi que 78 espèces.
Rien que pour vos pneus
Pourtant, malgré la richesse de cet écosystème qu’il a contribué à révéler, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) a fini par donner en juin dernier un avis favorable au projet de route, après trois avis négatifs. Cela ouvrait la voie au feu vert préfectoral.
« Ironie du sort, poursuit Philippe Barbedienne, la préfète de la Gironde Fabienne Buccio a signé l’arrêté le jour même des 50 ans de l’association, anniversaire célébré par une soirée consacrée à la 6e extinction des espèces. Ça nous a fait très mal… »
L’avis du CNPN avait au contraire été reçu comme une victoire par le département de la Gironde, porteur du projet, et par la mairie du Taillan, qui s’en réjouissait ainsi dans sa gazette municipale :
« Les arguments ne manquaient pas pour convaincre les plus réticents, avec au premier rang la sécurité, la pollution bien sûr, le bruit, mais aussi l’arrêt des nuisances provoquées par les quelques 1 500 poids lourds traversant la ville chaque jour dans un flot de plus de 22 000 véhicules. »
Vers une ZAD au Taillan ?
Sauf que « les plus réticents » sont loin de baisser les bras. La branche Nouvelle-Aquitaine de France nature environnement (FNE) planche sur un recours contre l’arrêté préfectoral. L’association NaturJalles devrait se joindre à cette démarche, affirme sa président Martine Leblond :
« Et s’il faut s’installer sur le tracé de cette déviation et mettre des campement pour dire que ce n’est plus possible, on le fera ».
Ces mouvements ont reçu l’appui de Thierry Leblond, ancien adjoint à l’environnement du maire de Saint-Médard-en-Jalles. Il a annoncé lors du dernier conseil municipal, le 25 septembre, sa démission, motivée par l’arrêté préfectoral sur la déviation du Taillan :
« Cette nouvelle m’a abasourdi, déclare-t-il alors. Comment en France peut-on encore programmer froidement la destruction de plus de cent espèces protégées, dont certaines sont menacées, alors que les scientifiques mondiaux nous ont alerté sur le phénomène de la 6e extinction de masse des espèces. Pour moi une ligne rouge a été franchie et je considère que mon devoir de citoyen est de ne plus accepter passivement ces projets destructeurs et énergivores. »
« Système bloqué »
L’élu a donc décidé de « reprendre [sa] liberté » et de démissionner de l’équipe municipale, « à contrecœur ». Il annonce que ses indemnités d’adjoint serviront à financer une action collective en justice, « en espérant que d’autres habitants aient envie de [le] rejoindre dans ce combat ».
Joint par Rue89 Bordeaux, cet ingénieur des armées de métier ajoute avoir eu l’impression d’un « système bloqué en tant qu’élu » :
« J’avais proposé de conduire cette action contre la déviation du Taillan au sein de la majorité municipale. Et bien qui proche de Jacques Mangon, j’ai compris que c’était impossible, pour diverses raisons qui m’échappent ».
Aux seins de la majorité métropolitaine et de l’opposition départementale, le maire de Saint-Médard est il est vrai proche d’élus Médocains, tous favorables à cette infrastructure…
Itinéraires bis dans l’impasse
Pourtant, estime Thierry Leblond, c’est « une mauvaise solution a un vrai problème », celui de la voiture solo qui encombre les routes, mais à laquelle aucune alternative digne de ce nom n’est aujourd’hui proposée pour le Médoc.
Quant aux scénarios alternatifs de tracés, pourtant moins impactant pour l’environnement, ils ont été remisés dans des tiroirs, et jamais réétudiés depuis la déclaration d’utilité publique de 2005. Malgré les avis négatifs et les rebondissements judiciaires, le département n’a jamais voulu relancé d’enquête publique, déplore Philippe Barbedienne.
Or pour ce dernier, la déviation ne fait que déplacer le problème :
« Une partie des habitants du Taillan veut éloigner les nuisances de leur ville, et un tas de Médocains bloqués dans les bouchons s’imaginent que cette route va améliorer la situation. Sauf que cette déviation convergera avec les routes de Castelnau et de Lacanau au même rond-point sur la RD1215, et sur le même échangeur de la rocade. Comme c’est le goulet d’étranglement qui commande le débit en amont, cela ne passera pas mieux. »
Compense moi si tu peux
Mais ainsi que l’illustrent les dossiers de la déviation de Beynac ou du projet de contournement de Lesparre, les départements, qui ont hérité des DDE (direction de l’équipement), ont du mal à se départir d’une culture 100% pro-route.
Après les défrichements, menés jusqu’en 2015, et les premiers travaux, le chantier du Taillan-Médoc pourrait reprendre d’ici la fin de l’année, avec une ouverture annoncée pour fin 2021.
La Gironde estime que 20% du budget – évalué à 23 millions d’euros – sera consacré à des mesures de réduction et de compensation des impacts écologiques (achat de parcelles favorables à la biodiversité à proximité du projet, création de corridors de biodiversité, comme des passages pour les papillons…). Avec tout ça, n’en doutons pas, la 6e extinction ne passera pas (non plus) par le Taillan.
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