Armes à feu, chiens, drones… Nicolas Florian s’enflamme-t-il sur l’insécurité ?
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Armes à feu, chiens, drones… Nicolas Florian s’enflamme-t-il sur l’insécurité ?

A l’occasion de la présentation du bilan de l’opération « Quartier de reconquête républicaine » à Bacalan, le maire a lancé plusieurs pistes pour lutter contre l’insécurité, affirmant que ce phénomène augmente à Bordeaux. C’est ce qu’estime aussi son rival pour les municipales Thomas Cazenave (LREM). Sauf que les statistiques de la délinquance sont loin d’être si alarmantes que ça…  

Bordeaux a peur, pourrait on dire pour paraphraser Roger Gicquel. C’est du moins ce qui transpire de la sortie martiale de Nicolas Florian ce mercredi à Bacalan. A l’issue d’un réunion de bilan du « quartier de reconquête républicaine », expérimentation de sécurité quotidienne lancée il y a 18 mois à Bordeaux-Maritime, le maire estime que la ville est « presque à une bascule ». Elle découvre « des phénomènes qu’elle ne connaissait pas, comme les bagarres de bandes rivales » selon le successeur d’Alain Juppé, qui jure de ne pas la laisser « sombrer dans l’insécurité et l’incivilité ».

Suite à de violentes rixes dans le centre ville, dont une mortelle, et aux plaintes des habitants dans les comités de quartier, la sécurité devient ainsi un enjeu de campagne. Candidat République en marche (LREM) à la mairie de Bordeaux, Thomas Cazenave a présenté des propositions la semaine dernière, dont le renforcement de la police municipale ou une brigade contre le harcèlement. Nicolas Florian réplique en annonçant une série de « nouvelles mesures rapides ».

Ça planera pas pour les parents

D’abord, explique le magistrat communal, « un dispositif de « rappel à l’ordre », en vigueur dans d’autres communes, permettra au maire de convoquer les parents de mineurs déjà impliqués dans des bagarres, des rodéos ou des petits larcins, et sur le point de basculer dans la primo-délinquance » :

« La pédagogie pourrait en cas de nouvelle incartade être suivie de sanctions, comme des travaux d’intérêt général ou l’expulsion locative si la personne est un fauteur de troubles avéré dans le quartier. »

Un « Conseil des droits et des devoirs des familles », également piloté par la mairie, sera installé dans cette perspective. 

Ensuite, Nicolas Florian veut améliorer la collaboration entre les polices nationale et municipale, en offrant à la première un accès direct aux images de vidéosurveillance de la ville.

« Quand on installe des caméras aux Aubiers, à l’endroit où se font les trafics, ça gêne et elles sont rapidement détruites, indique l’édile. Mais on continuera à en placer et à les remplacer, et on trouvera d’autres moyens pour filmer, peut-être un drone. »

Pose ton gun

Comme l’avait révélé Rue89 Bordeaux, le successeur d’Alain Juppé veut ouvrir le débat sur l’armement de la police municipale. Il confie à Jean-Louis David la réalisation d’un rapport sur l’équipement en armes à feu des agents, et soumettra ses propositions au conseil municipal sans doute d’ici la fin de l’année.

Le fait que les policiers municipaux bordelais ne soient pas armés serait l’une des raisons de la difficulté de la ville à recruter une vingtaine d’agents. Dans la même optique de protéger, rassurer, voire câliner les policiers municipaux, Nicolas Florian compte aussi créer une brigade canine. 

Enfin, poursuit-il, la mairie veut « amplifier l’implication des citoyens » sur les questions de sécurité, en mobilisant les 230 conseillers de quartier des commissions permanentes sur un dispositif de « voisins vigilants ». A Bacalan, un groupe mobilisant habitants et policiers dans le cadre du QRR a par exemple trouvé des moyens de lutter contre les rodéos nocturnes avenue de Labarde, grâce à des aménagements de voirie.

Nicolas Florian a dégainé une salve de mesures sécuritaires (SB/Rue89 Bordeaux)

Des chiffres et des lettres

Mais ce mercredi, Nicolas Florian insiste plutôt sur le volet répressif de l’action de la Ville et de la préfecture, se réjouissant de l’augmentation des interpellations (+64%) et des garde à vue pour trafic de drogue à Bordeaux-Maritime. Et il reprend la préfète Fabienne Buccio lorsqu’elle parle de sentiment d’insécurité : 

« Non, il y a une augmentation de l’insécurité. »

Les journalistes demandent donc à plusieurs reprises si celle-ci se vérifie dans les statistiques, comme l’affirme le maire (mais aussi Thomas Cazenave, qui évoque « la hausse des chiffres (…) depuis 2012 des vols, des cambriolages, des vols avec violence, de harcèlement »).

Si la préfecture ne souhaite pas communiquer ces données, il suffit de lire Le Point, qui les a obtenues et publiées dans son dossier consacré à Bordeaux, le 23 octobre dernier.

Durcissement des Bisounours ?

Que disent-elles ? Surprise, les faits de délinquance les plus graves sont en baisse sur la période récente – entre les périodes janvier-août 2018 et janvier-août 2019. : 5 homicides pendant la première, aucun à la deuxième (il y a eu depuis le mois d’août deux personnes tuées à Bordeaux, dont une par son conjoint) ; 46 vols avec arme en 2018, 34 en 2019 (-26%) ; 874 vols avec violence contre 844 cette année (-3,4%) ; 1110 coups et blessures l’an passé, 1013 lors de la deuxième période (-8,7%).

Seuls augmentent les vols sans violence, il est vrai le plus gros contingent de délits (6699 faits contre 6554 l’an dernier, soit +2,2%), et les cambriolages de logements (862 contre 744, soit une hausse importante de 15,2%). 

Curieusement, l’hebdomadaire titre sur le « durcissement de la délinquance », un terme employé par Nicolas Florian lui-même dans l’article, alors que ces stats tendent à démontrer le contraire…

Elles confirment même une tendance lourde : en 2017, Rue89 Bordeaux indiquait que la délinquance était en baisse depuis 15 ans : 32700 faits par an au début des années 2000 à environ 25300 aujourd’hui. Et ces données de la mairie montraient alors que « Bordeaux est passé de 155 faits pour 1000 habitants il y a 15 ans à 102 pour 1000 actuellement », soit un des taux les plus faibles des grandes villes françaises.

Chant du coq

Directeur départemental de la sécurité publique de Gironde, Patrick Mairesse refuse cependant de rentrer dans le débat sur les chiffres, soulignant (justement) qu’ils peuvent être tordus dans un sens comme dans un autre.

« Les chiffres ne veulent rien dire, ce qui compte pour les gens c’est leur vie, leur ressenti », martèle Patrick Mairesse.

Mais leur absence peut aussi donner lieu à des interprétations erronées, à des récupérations politiciennes ou à des discours anxiogènes… alimentant le sentiment d’insécurité ! Le DDSP consent seulement à indiquer que grâce au Quartier de reconquête, Bordeaux-Maritime (Chantecrit, Aubiers, Ginko, port de la Lune et Bacalan) ne représentait plus que 10,5% de la délinquance totale de la commune de Bordeaux, contre 15% en février 2018.

C’est le résultat d’efforts de l’expérience QRR pour augmenter le nombre d’agents (15 policiers supplémentaires), l’amplitude horaire des patrouilles, ou en mettant en place un « délégué police-population ». Elles permettent aussi de faire simplement face aux problèmes de voisinage – Patrick Mairesse compare ainsi le décalage entre les néo-bordelais de Ginko ou des Bassins à flot découvrant les quartiers populaires des Aubiers ou de Bacalan, avec les néo-ruraux voulant faire taire le coq du voisin…

Plus de chariots que de rodéos ce mercredi au Lidl de Bacalan (SB/Rue89 Bordeaux)

« Loin des violences urbaines »

Mais Patricia, agent d’entretien de 59 ans habitant seule à Claveau, n’a pas vu la différence, elle qui dit avoir appelé en vain plusieurs fois la police à cause du « bazar des jeunes » devant chez elle. Sur la dizaine d’habitants de Bacalan avec lesquels nous avons discuté, elle est la seule à se plaindre de la sécurité, surtout à cause des injures et du barbecue de son voisin, et de la peur d’être agressée en rentrant tard le soir. Elle aimerait partir « mais n’a pas les moyens » de quitter ce quartier où elle vit depuis 30 ans.

« Je ne déménagerai jamais, glisse au contraire Béatrice, bibliothécaire de 46 ans installée depuis 20 ans dans des HLM de Bacalan. J’adore sa mixité, et sa convivialité. Même les petits délinquants connaissent tout le monde et peuvent se rendre utile ! Le problème vient surtout des bandes de jeunes désœuvrés pendant les vacances, parfois ça tourne mal entre eux. »

Bref, Bacalan est « calme », confirme Alexandra Siarri, indiquant que la situation est plus tendue aux Aubiers et Chantecrit. L’adjointe au maire en charge de la cohésion sociale estime plus généralement que si « on est très loin à Bordeaux des phénomènes de violences urbaines, il y a trois phénomènes incontestables » :

« L’augmentation de la consommation de stupéfiants est de plus en plus décomplexée et visible dans l’espace public. Cela génère des structures organisées de trafics. Par ailleurs, des jeunes se regroupent, accaparent l’espace public ou les pieds d’immeuble, et n’ont pas peur de défier l’autorité sans que cela aille jusqu’à des caillassages. En revanche, ils « tiennent les murs » de leurs quartiers, et peuvent combattre d’autres groupes, dans une forme de radicalisation territoriale. Tout cela alimente le sentiment d’insécurité à Bordeaux, où on est peu coutumiers des incivilités et des passages à l’acte. »

Zones d’ombres

Pour le bras gauche de l’équipe municipale, une grande partie de la solution passe par le tissu associatif – elle cite l’école ouverte à Labarde, ou l’ouverture d’une épicerie solidaire à Bacalan – et la prévention. Elle indique que la mairie recrute des médiateurs à Bordeaux Nord et au Grand Parc, et travaille avec les centres sociaux sur des horaires décalés et des activités en pieds d’immeubles pour les jeunes les plus désœuvrés.

De son côté, la préfecture indique que dans le cadre du QRR, « d’autres actions vont être engagées en particulier avec l’éducation nationale pour lutter contre l’absentéisme scolaire et avec les bailleurs sociaux afin d’améliorer le partenariat avec la police nationale pour lutter contre les trafics ».

Bref, « ne pas laisser de zones d’ombre », résume Fabienne Buccio. Une façon plus poétique de parler de société du contrôle à tous les étages, de la cave aux drones.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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