En ce jour de Black Friday, Christophe (le prénom a été changé) est en retard. Sa vieille camionnette garé sur le trottoir place du Parlement, il empile les boîtes sur son diable et file livrer des commerçants et des particuliers. Ce transporteur chez un sous-traitant de DPD (filiale de La Poste) finit habituellement ses journées à 13h.
Aujourd’hui, il ne débauchera pas avant 15h00, et pressé, décline poliment nos questions. Un de ses collègues, warning et moteur allumés au milieu de la rue, doit lui rapidement dégager le passage, une voiture s’impatientant derrière lui.
Des milliers de véhicules utilitaires comme le sien rayonnent chaque jour dans la métropole bordelaise, comme partout dans le monde, depuis l’explosion du e-commerce – 38,8 millions de Français font aujourd’hui leurs emplettes sur Internet, et se sont fait livrer 505 millions de colis.
Nicolas Florian a dénoncé ce vendredi en conseil de métropole « la noria de camionnettes qui participe à la congestion » routière de l’agglomération. Le trafic généré par Amazon et les livraisons à domicile, justifie ainsi pour le maire de Bordeaux l’aide financière (30000 euros) à une étude sur la logistique urbaine par drones menée par Thales et le cluster régional Aetos.
Secret des affaires
Il n’existe pourtant officiellement aucune étude permettant de quantifier précisément les flux liés au e-commerce sur la métropole, répond celle-ci à Rue89 Bordeaux. Et pour cause, précise-t-on : « les principaux opérateurs du secteur comme les grands transporteurs, en particulier les plus gros (et même les locaux), sont assez secrets sur ces chiffres et données commerciales sensibles ».
Joints par Rue89 Bordeaux, ni Amazon, N°1 du e-commerce en France (20,3% de parts de marché), ni son dauphin – et local de l’étape – Cdiscount (8,3%) n’ont donné suite à notre demande, affirmant dans le cas du géant américain ne pas disposer de données régionales. Idem du côté de la Fevad (fédération e-commerce et vente à distance).
En revanche, La Poste (dont Amazon est un des principaux clients) indique à Rue89 Bordeaux qu’elle distribuera « jusqu’à 35 000 colis jour » dans la métropole bordelaise du 16 au 20 décembre, mobilisant 35 personnes et 30 véhicules supplémentaires.
« La plateforme Colis de Bègles (qui dessert une bonne partie de la région Nouvelle-Aquitaine, NDLR) traitera sur la période du 4 novembre au 31 décembre autour de 200 000 colis jours, deux fois plus que pendant le reste de l’année, ajoute l’entreprise publique. Elle fait appel à des effectifs supplémentaires, en recrutant 80 CDD et intérim pour faire face au doublement du trafic colis transitant sur la plateforme colis de Bègles et met en place 200 liaisons supplémentaires nationales et régionales. »
La Poste représentant 75% du marché de la livraison à domicile en France, on peut ainsi, en extrapolant, estimer à 43750 le nombre de colis livrés chaque jour sur la métropole bordelaise entre le Black Friday et Noël.
« De la folie »
Une autre étude conforte cette fourchette. A partir de données sur les actes d’achat et la démographie, le LAET (laboratoire aménagement économie transport) avait calculé que les livraisons à domicile représentaient 130000 mouvements dans la métropole du Grand Lyon. Appliquant cette méthodologie à la métropole bordelaise, des chercheurs du LAET ont estimé à 25000 le nombre de livraisons quotidiennes (dont 15000 à domicile et 10000 en points relais ou magasins).
Menée en 2018, cette étude s’appuyait sur des chiffres de population ou de consommation de 2016/2017. Si on prend en compte le fait que la croissance du e-commerce est de 10% par an (même si celle-ci concerne le chiffre d’affaires, et non la quantité de livraisons), on peut donc raisonnablement évaluer à plus de 30000 les mouvements quotidiens générés par le e-commerce. Sollicités par Rue89 Bordeaux, de bons connaisseurs du sujet jugent ce chiffre crédible.
« Depuis quelques temps on voit une explosion du nombre de colis et de la vitesse des flux, explique Estelle Régnier, responsable environnement et transition énergétique à la CCI Bordeaux Gironde. C’est de la folie, on veut être livré à H+1 et l’évolution des pratiques des consommateurs fait aussi évoluer les commerces. On les pousse à développer leurs propres sites marchands, ou à livrer des clients venus acheter dans leur showroom ou leur magasin. »
Trois fois plus que sur la rocade ?
Si comme chez la Poste, le nombre de livraisons double avant les fêtes, on atteindrait donc sur la métropole des pics de près de 60000 mouvements/ jour. Loin d’être négligeable, quand on sait par exemple que la portion la plus chargée de la rocade voit quotidiennement passer 18200 poids-lourds. Mais Bordeaux Métropole tempère ces estimations « à la louche », « liées à l’achat et non pas aux flux générés » :
« Il est impossible d’avoir des chiffres par l’observation/comptages. Ces livraisons e-commerce sont très majoritairement réalisées en véhicules utilitaires légers voire modes doux. Il n’est donc pas vraiment question de poids-lourds, et donc difficilement distinguables la part du e-commerce dans le transport de marchandises classique, les déplacements de particuliers ou encore de l’artisanat. »
Pour l’heure, et contrairement à la Ville de Paris qui veut une « taxe Amazon » et limiter l’accès des transporteurs au centre de la capitale, les actuels responsables à la tête de la métropole n’entendent donc pas réguler davantage les livraisons à domicile. La collectivité s’en tient à son « plan coordonné de logistique urbaine » concernant surtout les entreprises, et donnant la priorité à des expérimentations, comme des livraisons mutualisées la nuit en centre-ville, la construction de l’hôtel logistique du groupe La Poste, ou la mise en place d’un espace logistique de proximité (ELP) pendant les travaux du Tram D.
Interdit aux camionnettes
Dans leur programme sur les transports, Thomas Cazenave et les candidats marcheurs de la métropole bordelaise, ont en revanche affirmé leur volonté d’interdire d’ici 2026 l’accès au centre-ville des véhicules polluants, du moins ceux du secteur de la logistique urbaine.
Celle-ci « représente 400 000 kilomètres parcourus chaque jour dans la
Métropole (contre 60 000 kms pour les bus TBM) », relève Renouveau Métropolitain – même si ce kilométrage ne concerne que les BtoB (livraisons entre professionnels, et non aux particuliers).
Or 86% de ces véhicules (assurant les livraisons pro) roulent au diesel, contribuant fortement à la pollution de l’agglomération bordelaise – le secteur des transports routiers compte pour plus de 60% des émissions de NOx (oxyde d’azote) et un peu moins de 40% des émissions de PM10 (particules fines), et est responsable d’environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre.
Outre l’effet sur l’atmosphère, cela occasionne une gêne dans les rues (déchargement…) : sur la voirie publique, 30 % des arrêts pour livraison sont en effet illicites, « mais cela peut atteindre 80 % dans certains centres-villes », selon des données présentées en mars dernier lors d’un colloque sur la logistique urbaine à la CCI Bordeaux Gironde.
« On ne va pas assez vite »
La métropole bordelaise a jusqu’à présent « cherché des moyens non contraignants, en faisant appel au bon sens, en travaillant sur l’expérimentation, la pédagogie et le bon sens », poursuit Estelle Régnier.
« Mais on ne va peut-être pas assez vite. S’il faudra accompagner les entreprises, nous allons devoir réguler du fait des conséquences sur la pollution de l’air. C’est compliqué pour les transporteurs, pris en étau entre leurs donneurs d’ordres et la demande des consommateurs qui veulent être livrés rapidement. Mais de plus en plus d’entreprises regardent ces questions de transition énergétique, passent au gaz ou à l’électrique ou regardent comment mettre des marchandises à un endroit et faire les livraisons en mode doux sur le dernier kilomètre. »
C’est le cas par exemple des Triporteurs Bordelais, qui stockent les marchandises de leurs prestataires à Mériadeck et livrent ensuite les commerces ou particuliers du centre-ville à vélo, ou en camion pour les grosses charges.
De grands acteurs du secteur tentent aussi de limiter leur impact. Cdiscount se revendique ainsi « 1er e-commerçant à livrer les colis de plus de 30 kg dans Paris et Bordeaux grâce à une flotte de 10 véhicules électriques zéro émission ». La société bordelaise (filiale de Casino) dispose par ailleurs d’une emballeuse 3D « qui ajuste la taille de l’emballage et réduit ainsi de 30% le consommable » :
« En alliant cette solution à l’optimisation du rangement des colis dans les camions, 1 camion sur 5 est supprimé sur la route », a-t-elle assuré lors du colloque de la CCI.
La Poste fait quant à elle valoir son investissement « dans l’une des plus importantes flottes de véhicules électriques au monde : 39 000 véhicules dont 23 000 vélos électriques », alimentée « uniquement à de l’électricité d’origine renouvelable » depuis 2016.
« Dans la métropole de Bordeaux, La Poste livre les colis depuis l’Hôtel logistique urbain de Tourville en mode doux avec 53 véhicules dont 49 véhicules utilitaires et 3 ou 4 roues électriques et 4 véhicules GNV (gaz naturel) », indique le Groupe à Rue89 Bordeaux.
Sensibiliser les consommateurs
La Poste et Amazon développent par ailleurs des réseaux de consignes automatiques (pickup), permettant d’éviter des livraisons de dernier kilomètre.
« Cela peut être de vraies solutions, mais elles sont difficiles à implanter pour cause de places et d’autorisations d’occupation du domaine public, pointe Estelle Régnier. Cela aurait du sens si c’était des consignes partagées, mais chaque opérateur déploie son propre réseau. »
Autre solution : essayer de sensibiliser les particuliers, reprend la responsable de la CCI.
« Le problème avec les livraisons à domicile, c’est qu’on a l’impression de ne maîtriser ni l’offre ni la demande. Un des leviers identifiés lors de notre dernier colloque, c’est de valoriser les offres écoresponsables, et de sensibiliser les consommateurs aux conséquences de leurs actes d’achat. Quand on achète en ligne, c’est davantage de camions sur les routes, jamais remplis à 100% et avec des cartons transportant souvent beaucoup de vide. C’est plus de gaz à effet de serre, et moins de petits commerces locaux. »
Bref, un modèle loin d’être vertueux. Mais un secteur colossal pour la métropole, puisque la logistique, y compris industrielle, représente11% de l’emploi salarié.
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