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Nous avons croisé Jean-Michel Becognee et il nous a montré « Douce France », son livre de photos sur les manifs
Société 

Nous avons croisé Jean-Michel Becognee et il nous a montré « Douce France », son livre de photos sur les manifs

par Walid Salem.
Publié le 23 décembre 2019.
Imprimé le 20 janvier 2021 à 13:37
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Photographe fidèle aux mouvements sociaux, Jean-Michel Becognee vient de sortir un livre à compte d’auteur, « Douce France ». Pour une grande partie, il est consacré au mouvement des Gilets jaunes à Bordeaux. 

Il vous reste une place sous le sapin de Noël ? Voici ce qu’il vous faut. « Douce France » est un vrai livre témoignage d’un mouvement social unique en son genre, mais pas que. Certes les photographies de Jean-Michel Becognee couvrent les actes des Gilets jaunes depuis le tout premier à Bordeaux, le 17 novembre 2018, mais on y trouve également des images des manifestations pour le climat, du premier mai (parisien !) et d’autres manifestations syndicales.

Sous ses airs tranquilles, Jean-Michel Becognee est à deux cents à l’heure. Devant un café noisette, il croise les bras. Il s’adosse et allonge les jambes. Il se redresse. Il plie les jambes et pose ses mains sur la table. Ses doigts se chevauchent et laissent apparaître une flopée de petits tatouages qui, avec d’autres bien plus grands, couvrent une grande partie de sa carrure de rugbyman, version 60 piges.

Jean-Michel Becognee (DR)

« Douce France ? Parce que c’est Trénet. C’est les premiers souvenirs des gens qui descendaient dans la rue. Mai 68. Les trajets quand on partait à la plage en voiture. 50 ans après, on aurait eu du mal à imaginer comment la société allait tourner. »

La couverture du livre (DR)

En plus d’être photographe assidu des mouvements sociaux, Jean-Michel Becognee est enseignant en milieu pénitentiaire – le français aux adultes étrangers et des cours de citoyenneté à des mineurs –, et sapeur-pompier volontaire.

« Je doute tout le temps »

De sa passion pour la photographie, il dit qu’il est « quelqu’un d’engagé ». Surtout pas militant, « parce que militer c’est avoir des certitudes or moi je doute tout le temps ». Et si on lui demande pourquoi il fait ça ? Il répond.

« Au départ, c’était pour essayer de comprendre ce qui se passait. Depuis 2008, je suis les mouvements sociaux. J’ai photographié les manifs contre la loi travail, contre le projet de Notre-Dame des Landes… Faire des photos t’oblige à avoir un regard différent sur les événements. »

Le mouvement des Gilets jaunes ne pouvait pas le laisser indifférent. « Voir des gens dans la rue qui n’avaient jamais manifesté de leur vie » le pousse à aller à leur rencontre. Il découvre « des gens qui n’ont plus aucune croyance ni dans les partis, ni dans les syndicats… » et s’attache à des personnages qui « déambulent dans les rues tous les samedi au risque de perdre un bras ou un œil ».

Jusqu’à cette photo d’une manifestante de 70 ans :

« Avant je faisais des photos et je les publiais sur Facebook. Mais là est née l’envie de faire un livre. Une forme d’hommage à tous ces gens qui descendent dans la rue. C’est un engagement très fort aujourd’hui. Tu risques ta peau ! »

La photo d’une manifestante à l’origine de l’idée de ce livre (photo J.-M. Becognee)

« Ça me peine de voir comment ça se passe »

Dans les manifestations, Jean-Michel Becognee « évolue dans un petit paramètre », « très près des différents protagonistes ». Et ce n’est ni pas par facilité ni par confort.

« Tu es sans cesse agressé physiquement, verbalement. Personne ne veut être pris en photo, ni les Black blocs, ni les forces de l’ordre. Personne ne veut montrer ce qui se passe. Plus tu t’approches, plus c’est compliqué. »

Appareil cassé, coude fracturé, coups de matraque… et pourtant, Jean-Michel Becognee y retourne. Sans masque et sans lunettes pour être reconnaissable. A peine un casque avec écrit Press. « Il y a un côté très exaltant », et ce n’est pas seulement pour l’action.

« Je suis allé au tribunal voir des procès. Je vais discuter avec les Gilets jaunes sur les ronds points. Je prends des nouvelles des blessés. J’ai beaucoup d’empathie pour ce mouvement. Ça me peine de voir comment ça se passe. »

Un de ses pires souvenirs est le jour de la blessure d’Antoine, main arrachée le samedi 8 décembre 2018 après l’explosion d’une grenade qu’il essayait de renvoyer sur les forces de l’ordre.

« Ce gars, 26 ans, se retrouve avec une main en moins pour une manifestation, ça dépasse l’entendement ! Lorsque j’essaie de le pendre une photo, la police m’en empêche. La situation a tout de suite dégénéré. Des coups sont partis, mon appareil photo se casse. C’est allé très vite. Et quand je vois l’ambulance arriver, c’était les gars de ma caserne. Je m’approche pour filer un coup de main et la police s’en prend à moi une nouvelle fois. »

Cauchemar

« Tu rencontres des gens vers qui tu ne vas pas naturellement, des jeunes et des vieux, des bourgeois et des “punks à chiens” », ajoute Jean-Michel Becognee qui souligne, « je ne suis pas Gilet jaune ».

Ces rencontres, le photographe bordelais les raconte par l’image dans un livre de photographies, majoritairement en noir et blanc, où se côtoient extraites d’articles et textes de l’auteur.

Toujours dans les pas du mouvement, même si « les Gilets jaunes disparaissent petit à petit » et « le sentiment de colère et d’injustice reste présent », Jean-Michel Becognee assiste à son évolution :

« On passe du jaune au noir. Les manifestants déposent leur gilets puisqu’ils sont aujourd’hui menacés d’être verbalisés. Dans cette couleur, on retrouve les Black blocs, les casseurs et aussi les manifestants. Les gens s’adaptent à la répression. »

Des portraits, des groupes, des inscriptions sur les murs, des charges de CRS, des nuages de lacrymo, des interpellations, et des blessés. Le livre fait défiler au fil des pages les samedi dans les rues de Bordeaux, ville devenue théâtre majeur de la contestation en France. Les photographies de Jean-Michel Becognee constituent un témoignage complet d’événements que l’on n’est pas prêt d’oublier. Lui non plus. Le photographe raconte que des scènes hantent ses rêves « alors qu’aucune intervention en tant que pompier n’était devenue un cauchemar comme l’ont été certaines violences ces samedi ».

Edité à compte d’auteur à 500 exemplaires, ce livre de 240 pages regroupe plus de 250 photographies. Il est en vente dans quelques librairies (La Mauvaise réputation, L’Ascenseur végétal, Librairie du Muguet) mais aussi des lieux où « il y a des vrais gens » (comme le bar Le Chartronais cours Portal à Bordeaux).

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
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