Confinée avec le souvenir douloureux de la mort de ma fille chez sa nounou
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Raconter le confinement, ce quotidien improbable qu'il y a quelques jours encore ne pouvait être envisagé. Comment vos habitudes sont bouleversées et comment vous trouvez les ressources pour vous y adapter. Récits de riverains.
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Confinée avec le souvenir douloureux de la mort de ma fille chez sa nounou

Alice est morte à l’âge de 5 mois chez son assistante maternelle dans des circonstances pas suffisamment clarifiées pour les parents. Ils attendent le procès en appel cinq ans après le drame qui a eu lieu le 5 mai 2015. La date de ce triste anniversaire tombe pendant la période de confinement qui « résonne très douloureusement ». Poussée par le « besoin d’écrire, de dire », sa mère nous a adressé ce texte.

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Parce qu’aujourd’hui nous sommes collectivement confinés, on en parle, on ne parle que de ça. Certains sont dans de bonnes conditions, d’autres moins, et il y a ceux pour lesquels c’est une épreuve dans l’épreuve : les victimes par exemple.

Le 5 mai 2015, ma fille Alice est morte chez sa nourrice. Elle allait avoir 5 mois. 

On ne saura de sa mort que ce qu’en disent les rapports d’autopsie : qu’elle a subi deux impacts très violents au front. Puis qu’elle a été recouchée sans soin et qu’elle est morte quelques heures après d’un œdème cérébral. Et qu’elle était sauvable.

Lorsque je l’ai récupérée, j’ai regardé dans ses yeux grands ouverts mais elle n’était plus là. Elle était morte loin de moi, sans moi, blessée, abandonnée. 

Mes enfants sont des miracles

Depuis, je suis confinée et ce confinement là est irréversible, radical. Il est absolu, total, sans échappatoire. Confiné en soi, dans la souffrance, le manque et la culpabilité. Comme un animal. 

Ce confinement là, on ne peut pas le fuir. Il ne se transforme pas en occasion de « réfléchir », « positiver », une « expérience de vie »… Il n’a ni date de sortie, ni sursis. Les péroraisons des apôtres de la pseudo-psycho-pédago-pensée positiviste me font grincer les dents. Ils m’assomment ceux qui me balancent de la « résilience », « méditation », « pleine conscience » et « vraies valeurs de la vie »… comme on dit passe moi le sel. « Bienveillance » aussi me plaît beaucoup, ainsi que « bon sens » : plus on en parle, moins on les voit. 

Les donneurs de conseils nous invitent à profiter du confinement pour nous recentrer sur « l’essentiel » et le plus vital : la famille, les enfants… Le réflexe est légitime, certes… Mais moi, je n’avais pas besoin qu’on tue mon bébé pour savoir à quel point la vie, sa vie, Alice, était un miracle. A quel point elle était précieuse. Mes enfants sont nés par PMA [procréation médicalement assistée, NDLR] : c’était long et difficile, ça faisait peur et ça faisait mal. Ils sont des miracles, tous. Et mes parents ne sont pas des « vieux » qui peuvent passer dans les statistiques parce qu’ils ont plus de 70 ans. Ils sont mes parents. Ils sont des gens. Leur vie est précieuse. Ils comptent. Je les aime et ils sont malheureux eux aussi, et personne ne s’en soucie.

Ma vie est détruite

Je n’avais pas besoin de perdre mon travail et que ma vie soit détruite pour savoir que c’était mieux avant. Je n’avais pas besoin d’être dans l’angoisse du lendemain pour savoir que c’est mieux quand on est à l’abri. Je ne me sens pas mieux depuis que l’indifférence, l’hypocrisie, la violence et l’incompétence des juges et des assureurs nous sont passés dessus comme un rouleau compresseur. Et qu’on constate qu’on est trop faibles, trop seuls pour gagner ces combats-là. Je ne trouve aucun « sens » là-dedans. Ma vie est détruite, point.

Je lis des articles sur le confinement. Et certains me heurtent, ça me choque, ça me fait mal. Non pas ce qui est dit, dans lequel je peux me retrouver, mais de vivre pire depuis 5 ans, dans l’indifférence générale. Je ne suis pas une sainte, ni une héroïne. Et quand je tombe sur la description des syndromes de détresse respiratoire du Covid-19, j’imagine chaque minute de la souffrance de ma fille, sans cesse, sans pouvoir l’arrêter. 

Quand c’est votre bébé qui a été tué, quand les circonstances de sa mort sont insupportables, où se réfugier ? Nulle part. Comment transiger avec la réalité des rapports d’autopsie ? Impossible. Comment encaisser le mépris et le cynisme des « institutions », des « experts » ?… Et bien, on ne peut pas, tout simplement. De la femme qui a tué notre bébé, on ne peut attendre que le pire, et on n’est pas déçus. Mais l’attitude de tous les autres, c’est aussi un choix de leur part, à froid. Tout pourrait et devrait se passer autrement.

Je lis des articles sur le confinement et je suis interpellée par les ambiguïtés des discours sur l’héroïsation du personnel soignant. L’héroïsation peut être un piège. Il permet de contraindre les gens au silence sur leurs besoins, qu’on méprise, et de les faire bosser à peu de frais. Ils méritent mieux, et ce dont ils ont besoin, ils le disent depuis longtemps. Ce qui n’empêche pas qu’héroïques, ils le soient.

Pas envie d’être digne, héroïque ou courageuse

Je suis frappée par la similitude du processus pour les victimes : le piège de la « dignité ». Oui, on a envie d’être digne de notre enfant. On essaie de se montrer « à la hauteur ». De qui, de quoi, on ne sait pas. Mais on se raccroche à des principes, des réflexes, des illusions. 

Et c’est ce qu’on attend de nous, parce que c’est très pratique : une victime « digne » est une victime silencieuse et complaisante. Les juges, les avocats, la société, tout le monde adore la « dignité » : elle est synonyme de calme, de patience, de faiblesse et de naïveté. On la réclame, on feint de l’admirer, on prétend la glorifier. 

Il est facile d’ignorer et de mépriser une victime « digne » qui craint le ridicule de l’expression de sa souffrance et qui s’effondre sous le poids des conséquences en cascade. Une victime digne, c’est comme un « héros » : ça la ferme, ça fait confiance, ça fait le job et ça ne fait pas de vagues. C’est facile à manipuler et tellement prévisible. Ah oui, ça marche aussi avec « le courage »… Ce sont des os à ronger, et on tombe facilement dans le panneau, parce qu’on en a besoin. Quand on réalise ce que ça cachait, il est trop tard. La chape de plomb s’est refermée et vous êtes passé en tri vertical.

Je n’ai pas envie d’être digne, héroïque ou courageuse. D’abord, je n’en ai pas la force et je ne me reconnais pas dans ces termes. Ensuite, ça ne sert à rien. Ce à quoi je devrais avoir droit, c’est le respect et la reconnaissance des faits : pour Alice, pour moi, pour mes enfants. Et le respect, ça se traduit par des actes. 

L’attente et l’indifférence

Le 5 mai cela fera 5 ans qu’Alice a été tuée. 

Nous attendrons des mois, des années encore avant que le second procès ne se tienne suite à l’appel du parquet. Puis encore des mois et des années pour les autres recours.

Je voudrais qu’on pense à Alice. Je voudrais qu’on lui rende justice.

Mais déjà, avant le confinement, la Justice avait d’autres chats à fouetter, alors maintenant vous comprenez, avec le retard du confinement… 
Pourtant la justice arrive à juger pour mise en danger de la vie d’autrui et à condamner en quelques jours des gens qui ne respectent pas le confinement. Mais pour la mort d’un bébé, après 5 ans, c’est toujours l’attente et l’indifférence. 

Derrière chaque procédure qui passe à la trappe, qui est bâclée, il y a des victimes, et ce sont leurs droits, en premier lieu, qui sont bafoués. 

Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous trouveront important… ou pas.

Pour Alice, c’est pas ! 

Ma puce, je t’aime et je ne t’oublie pas. Jamais.

Ta maman

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