Emmanuelle Ajon : « A Bordeaux, le logement ne sera plus une catapulte financière »
Entretien  Politique 

Emmanuelle Ajon : « A Bordeaux, le logement ne sera plus une catapulte financière »

Elle est la n°3 du nouvel exécutif en charge d’un dossier clé pour la majorité bordelaise, le logement. Emmanuelle Ajon nous a confié sa feuille de route avec un calendrier qu’elle veut rapide : en décembre, de nombreux outils comme l’encadrement des loyers ou le permis de diviser un bien devraient déjà être opérationnels. Elle annonce la création de La Maison du logement et de l’hospitalité dans un an ou deux.

Le mandat des Verts sera social ou ne sera pas. C’était en tout cas la promesse faite aux électeurs par Pierre Hurmic, qui a fortement allié dans son projet écologie et social. Sur ce pan, le logement sera l’une des clés de la réussite de la nouvelle majorité.

Le nouvel édile a donc confié le dossier à l’une des plus expérimentées de sa majorité, Emmanuelle Ajon, cheffe de file des socialistes bordelais, dans l’opposition depuis 2008 et vice-présidente du département. Entretien avec la troisième adjointe de Pierre Hurmic, qui se donne un calendrier serré.

Emmanuelle Ajon en quelques dates clés

1971 : Naissance.

2002 : S’engage au Parti Socialiste.

2005 à 2014 : Responsable d’agence pour Gironde Habitat, bailleur HLM

2008 : Première élection comme conseillère municipale d’opposition à Bordeaux

2010 : Élue conseillère régionale

2015 : Election au conseil départementale. Nommée vice-présidente en charge de la protection de l’enfance.

2020 : Elue troisième adjointe en charge du service public de l’habitat et du logement.

Rue89 Bordeaux : Vous êtes en charge de la délégation du Service public de l’habitat et du logement. Quelle sera sa mission ?

Emmanuelle Ajon : C’est l’idée d’un service public du logement. Vous aviez vu que nous avions dans notre programme une Maison du logement et de l’hospitalité, qui sera un lieu unique, un peu comme la maison écocitoyenne. Ça veut clairement dire qu’on sort d’une politique de l’offre pour une politique publique interventionniste du logement. On veut sortir du laissez-faire total.

Cette maison, qu’est-ce qu’on pourra y voir ?

On la pense comme un endroit unique pour s’informer sur les politiques publiques de l’habitat. Elle centralisera toutes les informations plutôt que de balader les personnes de lieux en lieux sans qu’elles obtiennent de réponses. Ce sera de l’information autant sur le logement social que sur les dispositifs étudiants ou à destination des seniors, ou sur la rénovation énergétique. Cette maison du logement public et de l’hospitalité sera un lieu d’accès au droit, d’accès à l’information, un lieu pour monter ses dossiers et aussi un lieu où l’on organisera des animations, conférences et débats autour de l’habitat qui est quand même un enjeu fondamental.

Il y a un grand enjeu cet été autour du logement précaire, entre la canicule et la crise du coronavirus. Est-ce qu’aujourd’hui vous êtes en mesure de nous annoncer que s’il y a une expulsion de squat, vous pourrez accueillir les personnes remises à la rue ?

On fera tout pour. Je ne veux pas m’exprimer à la place de ma collègue sur ce sujet [Harmonie Lecerf, adjointe à l’accès aux droits et aux solidarités, ndlr]. On est en train de faire le recensement des logements vacants, du patrimoine municipal et public. Pour cet été, ça va être trop court. En revanche, on ne demandera pas l’évacuation du squat de Gradignan et on a demandé au département de ne pas faire évacuer le squat rue Camille-Godard. Mais on ne peut pas non plus laisser un squat sans vérifier que ça ne devienne pas du logement insalubre et donc dangereux.

Nous souhaitons travailler sur des conventions d’occupation précaire et temporaire. Je tiens à ces conventions qui permettent aussi d’écrire là où on veut aller, combien de temps le squat est là, pour qui. Que le deal soit clair : il s’agit de bien y vivre, avec le voisinage, et dans le respect. Et à un moment ça va peut-être s’arrêter car il y a peut-être un projet derrière d’intérêt public, comme du logement social par exemple.

Emmanuelle Ajon « veut sortir du laissez-faire total » (Rue89 Bordeaux)

Régulation d’Airbnb

Les loyers ont fortement augmenté ces dernières années à Bordeaux. Aujourd’hui, on loue un appartement pour environ 15€ du m². Comment vous comptez faire baisser la facture pour les habitants ?

C’est une somme d’outils et d’expérimentation d’outils que nous mettrons en place car je ne crois pas à l’outil miracle. Nous voulons les mettre en œuvre rapidement, avant la fin de l’année. Premièrement, il faut continuer travail sur la régulation d’Airbnb. Dès le 17 septembre, on sera en lien avec autres villes européennes avec qui nous organisons un contre-lobby à la Commission Européenne. On ne peut pas aller au tribunal avant que la Cour de justice de l’Union européenne ait statué donc il faut que celle-ci rende très rapidement son avis. On a des dossiers prêts à partir et on a demandé aux services de continuer à les préparer, il faut faire appliquer les règles.

Quelles règles ?

Le code de l’Habitat et de l’Urbanisme fixe à 120 jours le nombre de jour de location maximum pour une résidence principale. Au-delà, le logement est considéré comme une résidence secondaire et ce ne sont plus les mêmes règles. Et pour louer en résidence principale, il faut un agrément et il faut payer la taxe de séjour. On a déjà demandé à Airbnb de bloquer ceux qui n’ont pas l’agrément et de nous verser la taxe d’habitation nominativement, pour que l’on puisse effectuer les contrôles. Il y a un vrai bras de fer. Aujourd’hui, un logement acheté que pour ça, ce n’est pas possible. Les dossiers sont prêts pour partir au tribunal et on demande 50 000€. Avant il y aura eu des échanges avec nos services qui auront écrit aux propriétaires ou qui les auront appelés. Ça ne leur tombera pas sur la tête.

Vous espérez récupérer combien de logements ?

Aujourd’hui, sur les 7500 annonces Airbnb, il y en a 3000 qui ne sont pas numérotées. Donc il y a 3000 logements potentiels à récupérer. Mais ce n’est pas seulement Airbnb. Il faut pousser les propriétaires à remettre les logements vacants sur le marché, d’abord en leur rappelant la loi : il y a une taxe s’ils laissent leur logement vacant trop longtemps. Et puis nous serons accompagnateurs et facilitateur, avec la Maison de l’hospitalité et du logement public, pour prendre en charge les dossiers, accompagner la rénovation énergétique qui peut être lourde pour des propriétaires.

Permis de louer et permis de diviser

Qu’en est-il pour le prix des loyers ?

Il y aura aussi l’expérimentation encadrement de loyers.

La métropole l’a déjà refusée deux fois et Bordeaux ne peut pas la demander directement.

Vous avez raison, le maire de Bordeaux doit demander à la métropole de pouvoir expérimenter. Mais cela ne vous a pas échappé, nous avons changé de président de Métropole et ce n’est pas pour rien que je suis également conseillère métropolitaine déléguée à l’innovation dans le logement. On va essayer de le mettre en œuvre très rapidement avec une expérimentation dans l’hyper-centre dans un premier temps, en particulier sur les petites surfaces. Je me donne jusqu’à décembre maximum pour déposer ce dossier.

Et puis nous aurons deux autres outils : le permis de louer, que l’on veut mettre en place sur le quartier Marne-Isère pour lutter contre l’habitat indigne et le permis de diviser sur le quartier Caudéran-Saint Augustin. On voit dans ce quartier un vrai phénomène qui créé l’accroissement des prix : les occupants d’une grande maison, souvent âgés, s’en vont et la maison est soit récupérée par les descendants soit rachetée et divisée en 4, 5 ou 6 logements, avec peu de rénovation. Cela crée du mauvais logement, augmente les prix et fait baisser le taux SRU. Il faut stopper cela et dire : à Bordeaux, la division, ce n’est pas le sujet.

Comment fonctionnera le permis de diviser ?

Il va falloir demander une autorisation. On l’autorisera lorsque cela respectera les règles d’urbanisme, que les travaux minimums sont faits, etc. Nous ne pouvons pas aller au-delà de ce que la loi nous permet. Il faudra nous fournir des plans, et on fera du contrôle sur place. On vérifie que le logement ne soit pas une passoire thermique.

« Le logement n’est plus une catapulte financière »

On parle beaucoup du loyer mais sur le prix du foncier en lui-même. Le prix du m² dépasse les 10 000€. Comment vous comptez faire baisser les prix ?

Tous ces outils déjà cités feront baisser les prix. Il y a bien sûr un point à faire sur l’accession, avec une grosse accélération sur le bail solidaire, où le foncier reste public et gens sont propriétaires du bâti. C’est un très bel outil qui permet l’accession modérée. Je vais demander aux services d’accélérer cela. Puis, on ne va plus se défaire du foncier public, donc on ne participe pas à l’accélération du prix d’achat et de vente du foncier.

Ça veut dire que tout ce qui est à la mairie aujourd’hui le sera dans six ans en termes de foncier ?

Je n’ai pas tout l’inventaire. En tout cas, il ne sera pas vendu pour faire de la résidence service haut de gamme, ça c’est sûr. Il faut stopper l’emballement, envoyer un message aux promoteurs, pas pour les éjecter mais pour leur faire comprendre que le logement n’est plus une catapulte financière et qu’il faut créer de l’offre adaptée.

Sur les logements sociaux, vous ne faites que répéter que le taux est trop bas mais dans votre programme, il est écrit que vous souhaitez éviter les grands projets immobiliers. Comment vous résolvez cette équation ?

Dans les grands programmes qui sont en cours, on va regarder si on ne peut pas augmenter le taux. Il est déjà à 30% sur la plupart des opérations, ce qui est pas mal, mais on va quand même regarder pour augmenter le taux. Après, il y a la récupération du diffus pour en faire du logement social, ce qui veut dire modification du Plan local d’urbanisme (PLU) bien sûr. Et puis, il faut densifier, mais pas sur n’importe quel principe. Aujourd’hui, pour ne pas faire de logement social, on fait de la résidence service car on n’a pas besoin d’avoir 30% de logements sociaux à l’intérieur. C’est ça la Tour Saint Jean. C’est ça qu’on va arrêter.

Quel est l’objectif sur le logement social ? Arriver au taux légal de 25% ? Plus ?

L’objectif est d’être dans les clous. Et de réadapter la ville au parcours résidentiel. Il manque de l’offre pour les sans-abris. On ne va pas le faire seul, on ira chercher l’État. Il n’y pas de résidence service autonomes pour les personnes âgées. Il faut en créer. Et réguler le marché.

Puisque vous parlez d’offre adaptée, il y a une rentrée qui arrive, et c’est toujours un moment de tension pour le logement, avec la question du logement étudiant. Est-ce que vous avez des choses qui peuvent se mettre en place rapidement ?  

On peut imaginer réquisitionner des auberges de jeunesse par exemple. La région avait un projet d’un bateau transformé en logement étudiant. Si le bateau est prêt à être mis à quai et qu’il faut une autorisation de la mairie, on sera là. La Maison de l’hospitalité et du logement public permettra aussi un accompagnement, le développement de la collocation intergénérationnelle, des partenariats avec le dispositif « Un toit pour toi » de la région et un travail renforcé avec des partenaires dont c’est le métier, comme le CROUS. Quand on arrive d’une politique publique sur l’habitat où il n’y avait pas de régulation sur l’offre, la marche est tellement haute qu’en si peu de temps, on aura pas eu le temps de mettre tous les outils en place, même si c’est en marche forcée.

Concernant la rénovation énergétique, il est indiqué que vous souhaitez exonérer d’une partie de la taxe foncière les propriétaires qui feraient des travaux. Qu’est-ce que ça représente en termes de manque à gagner ? Est-ce que ça va entamer vos capacités d’investissement ailleurs ?

C’est un choix d’investissement d’argent public. Ce qu’on mettra là, on ne le mettra pas ailleurs mais c’est une nouvelle municipalité donc c’est une réorientation budgétaire. C’est un vrai choix politique mais oui c’est un coût, que je ne peux pas chiffrer pour le moment.

A Bordeaux, le prix du m2 a parfois dépassé les 10 000€ (WS/Rue89 Bordeaux)

Fin de partie au département pour Emmanuelle Ajon ?

Pierre Hurmic l’avait promis : il n’y aura pas de cumul de fonctions exécutives entre la mairie et d’autres collectivités territoriales. Mais Emmanuelle Ajon, vice-présidente du département en charge de la protection de l’enfance, à l’instar de son collègue Mathieu Hazouard qui est vice-président à la région, font office d’exception.

Pierre Hurmic avait été clair en conférence de presse : « Nous leur permettons de terminer leurs mandats. Cela pourrait même renforcer nos liens avec les autres collectivités. Mais nous respecterons notre promesse. Chaque conseiller a pris des engagements. » Hors de question donc de voir ces deux élus rempiler pour des fonctions exécutives au département et à la région en 2021.

Message bien reçu par Emmanuelle Ajon qui affirme qu’elle ne sera plus vice-présidente du département après les élections. Sera-t-elle toujours conseillère départementale ? « J’y réfléchis encore mais je suis dans l’optique de ne pas me représenter » confie l’élue socialiste.

Quels autres outils pour les inciter à rénover ?

On souhaite un accompagnement plus fort du propriétaire ou du locataire via notre fameuse maison publique du logement et de l’hospitalité. Accompagnement plus fort du propriétaire ou du locataire via notre fameuse maison publique du logement et de l’habitat. On veut avoir un rôle d’accompagnateur et de facilitateur.

Cette maison vous en parlez souvent. Il va falloir qu’elle arrive vite …

Bien sûr, mais pas dans la précipitation. Il y a 20 ans de laissez-faire total, on ne va pas tout changer en six mois. On ne va pas non plus la travailler seuls. Nous la pensons en co-construction avec les acteurs, car il est hors de question qu’elle ne réponde pas à toutes les problématiques. J’ai déjà rencontré l’Agence départementale pour l’information sur le logement (ADIL) et la fondation Abbé Pierre. C’est pour dire vers quoi on veut aller et avec qui surtout on veut y aller. Dans l’idéal, je souhaiterais qu’elle ouvre dans un an mais entre trouver le foncier et faire les travaux, ce sera sûrement plutôt un an et demi ou deux ans.

L’objectif du mandat : un taux SRU à 25%

Est-ce que cette maison a vocation à inclure les logement-relais dont vous parliez dans votre programme, notamment pour les femmes victimes de violence ? Vous envisagez sur un même lieu bureau et logement ?

On n’est pas encore dans ce point de détail. Un lieu d’accueil pour femmes battues et à la rue, c’est urgentissime. Cette maison serait-elle le lieu pour ça ? Pas sûr… Cela pourrait ralentir de le faire au même endroit car il y aurait des travaux à faire. Il faut aussi écouter les associations. Est-ce que c’est un plus pour ces femmes ? C’est les associations qui nous le diront. On écoutera beaucoup les acteurs.

Votre objectif d’ici six ans ?

Avoir répondu aux problèmes des bordelais : on aura augmenté le taux de logement social, atteint le taux SRU et permis ce parcours résidentiel de chacun. C’est-à-dire qu’il n’y ait plus de fractures du parcours résidentiel sur le sans-abrisme, sur l’accession à la propriété des familles, les jeunes, les seniors. On veut recréer ce parcours résidentiel fluide.

Donc plus personne à la rue d’ici la fin du mandat ?

Non, je crois que ce n’est pas ça qu’il faut se dire. C’est offrir à tous les bordelais et aux associations des lieux accompagnés. Plus personne à la rue pour les mettre dans des squats où il n’y a pas d’eau, où ça tombe en ruine et où on ne regarde pas ce qui s’y passe, je ne suis pas sûre que ce soit la solution. Si par contre, on arrive à mettre en place le bon outil pour que les personnes qui vivent dans ces lieux accompagnés puissent en sortir, alors là, j’aurais réussi.

L'AUTEUR
Théo Uhart, avec Walid Salem

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