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La santé publique, un « champ de ruines » après deux ans d’épidémie
Culture  Série 

La santé publique, un « champ de ruines » après deux ans d’épidémie

par Simon Barthélémy.
Publié le 25 juillet 2022.
Imprimé le 12 août 2022 à 07:21
688 visites. 3 commentaires.

Va-t-on enfin faire le bilan de la gestion politique de la crise sanitaire, deux ans et demi après le déclenchement de l’épidémie ? Avec « Santé publique année zéro », paru en mars dans la collections Tracts de Gallimard, les Bordelais Barbara Stiegler et François Alla espéraient alimenter le débat en pleine campagne présidentielle. Celui-ci n’aura pas lieu, éclipsé par la guerre en Ukraine. Mais leur texte reste un outil précieux pour comprendre ce qui se joue actuellement dans l’effondrement de notre système de soins, soumis à la doxa néo-libérale. Deuxième sélection de notre série d’été 2022 « Pages à plages ».

Référence au film de Rossellini, le titre de ce court (58 pages) mais charpenté pamphlet indique où notre santé publique se trouve deux ans après le début de la crise sanitaire : dans un « champ de ruines », comme l’Allemagne en 1945, estiment les auteurs.

Professeur de philosophie à l’Université Bordeaux Montaigne, Barbara Stiegler,  et François Alla, chef du service prévention du CHU de Bordeaux, dressent en effet un sombre bilan de la gestion politique de l’épidémie, axée sur « la remise en cause de libertés individuelles et collectives » : « confinement décrété sur tout le territoire, télétravail contraint, couvre-feux, interdiction de se rassembler, fermeture des commerces et des lieux publics, mise à l’isolement, imposition d’un passe contraignant à la vaccination pour conserver le droit de participer à la vie sociale… »

Prises au nom de « la santé de tous », ces restrictions se sont, selon les auteurs, avérées contre-productives « pour les populations les plus exposées aux formes graves » de la Covid : les Ehpad et les zones géographiques les plus défavorisées ont connu des « taux records d’infection et de mortalité », les plus âgés ont été exposés au « syndrome de glissement » et les plus fragiles aux effets collatéraux (physiques, psychiques et socio-économiques) « qui accompagnent nécessairement toute mesure d’isolement ».

Un tableau noir

Par la suite, et malgré la mise en place du passe sanitaire, « les citoyens français les plus pauvres, les plus éloignés du numérique et les plus fragiles sur le plan sanitaire sont encore aujourd’hui les moins dépistés et les moins vaccinés », tandis que que les plus âgés sont encore « les moins vaccinés d’Europe de l’Ouest ».

Mais ce n’est pas tout : les confinements successifs, plans blancs et déprogrammations d’interventions sanitaires ont par ailleurs aggravé les ruptures de soin sur le front des maladies chroniques, et « accéléré l’effondrement du système sanitaire, en désorganisant le travail du soin et en poussant les soignants, déjà épuisés par des décennies d’austérité, au découragement et à la démission ».

La France enregistre en outre des évolutions d’indicateurs parmi les pires d’Europe de l’Ouest en termes de santé mentale, et les bilans en termes de santé infantile de conséquences sociales – un million de personnes supplémentaires « condamnées à la pauvreté » en France sont « tout aussi accablants ».  

Aussi, les deux Bordelais s’interrogent sur les causes de ce tableau noir, en rupture totale avec la politique sanitaire des dernières décennies, affirmant le caractère central des libertés pour la santé elle-même. Ainsi, en 2002, la loi Kouchner reconnaît en France le droit des collectifs de patients et de citoyens à s’assembler, ainsi que leur droit à participer aux décisions de santé. C’était un héritage des années Sida, qui avait consacré en France « l’idée d’une “démocratie sanitaire” » :

« Sous l’impulsion de la “révolte des malades” (NDLR : relatée notamment au cinéma dans « 120 battements par minute »), une nouvelle génération de médecins qui se sentaient souvent très proches de leurs jeunes patients a compris qu’elle était contrainte de mutualiser avec eux les dernières informations scientifiques recueillies par les communautés de patients. »

Quand un virus en balaye un autre

Alors que la loi de 2002 contraint les soignants à respecter le consentement du patient pour toutes les décisions qui le concernent, « il semble désormais normal d’exclure du système de santé ceux qui refusent de donner leur consentement [NDLR : le débat sur le « triage » entre vaccinés et non-vaccinés à l’hôpital] et il apparaît légitime de priver l’ensemble des patients (qu’ils soient malades ou simplement à risque d’être contaminés) de toute capacité de contestation ».

Comment « un virus a-t-il-pu balayer ce qu’un autre virus avait imposé », s’interrogent la philosophe et le praticien ? « Ce n’est évidemment ni la situation épidémique, ni la mortalité comparée des deux virus (5 millions de morts pour le Covid en deux ans, près de 40 millions de morts pour le Sida en quarante ans), mais la transformation sociale et politique de nos sociétés qui seule peut rendre compte de ce basculement ».

Dépassant les polémiques sur les ordres et contre-ordres donnés à différents stades de la crise – à l’instar des masques d’abord jugés « dangereux » avant de devenir obligatoires –, les auteurs démontrent que ces décisions font système. Elles relèvent de la vision politique actuellement dominante, le néo-libéralisme, selon la définition historique et philosophique dressée par Barbara Stiegler de ce courant né dans les années 1920, et objet des recherches de Barbara Stiegler : un libéralisme économique autoritaire, en rupture avec le libéralisme classique du XVIIIe siècle, qui lui avait foi dans les capacités des Hommes à se gouverner par eux mêmes.

Servitude volontaire

Cette politique actant le désengagement de l’Etat des services publics au profit du secteur privé, prie les citoyens de devenir des « patients acteurs », « tous en compétition les uns contre les autres pour l’accès à la ressource rare que devenait le soin et tous enjoints à devenir eux-mêmes producteurs de santé ». Elle est fondée sur la servitude volontaire de chacun « pour le bien de tous », des « auto-attestations » de sorties pendant le confinement au filtrage actuellement en vigueur aux urgences, en passant par le traçage via les QR codes des passes sanitaire et vaccinaux.

Le système est ainsi fondé sur des datas, devenues seules boussoles de la gestion de la crise, à commencer par celle du système hospitalier, la pénurie de lits (100000 lits supprimés en 25 ans) « rendant légitimes les mesures d’enfermement et d’isolement ». Puis, les modélisations des infectiologues et des épidémiologistes se sont avérées « l’alpha et l’omega de cette gestion de crise », écrit le binôme bordelais :

« Considérant que les populations étaient composées d’individus interchangeables, dont la probabilité d’être contaminés étaient identique pour tous, [elles] ont, par nature, contribué à l’invisibilisation des disparités sociales et territoriales. (…) Ceux qui souffraient le plus de l’épidémie furent aussi ceux qui ont le plus souffert des mesures générales indifférenciées telles que le confinement et qui ont le moins bénéficié des mesures individuelles, telles que les dépistages ou la vaccination. »

« Immense régression »

Cette politique jacobine du chiffre a donc entraîné le confinement d’un pays entier « en ignorant purement et simplement les facteurs géographiques et en traitant exactement de la même manière les zones où se concentraient les malades et celles où le circulation virale était très faible, voire existante ».

Barbara Stiegler et François Alla qualifient ces premières mesures d’ « immense régression », un retour à « l’hygiénisme triomphant qui croyait pouvoir soigner en éradiquant les agents pathogènes à coups de mesures autoritaires », et au « paternalisme soft », censé répondre aux « biais cognitifs » des citoyens :

« Au lieu de recueillir le consentement libre et éclairé des individus, il s’agit de fabriquer le consentement des populations par une série de « cours de coude » (nudges) les poussant dans la « bonne direction » qu’elles sont jugées incapables d’apercevoir et de désirer par elles-mêmes. En complète rupture avec l’héritage des années Sida, c’est cette nouvelle anthropologie qui triomphait déjà un peu partout dans le monde au moment de l’irruption du Covid. En France, elle a conduit le gouvernement à court-circuiter toutes les institutions officielles de santé publique au profit de cabinets privés de consultants payés à prix d’or en vue de mettre sur pied, dans l’urgence, cette nouvelle « fabrique du consentement » » – MacKinsey et BVA.

La crise sanitaire a en effet été ainsi pilotée en direct par le chef de l’Etat et son conseil de défense, s’appuyant – ou pas – sur l’avis des autorités sanitaires. De surcroît, pointent les auteurs du Tract, « victimes d’un véritable syndrome de Stockholm vis-à-vis de ce pouvoir, [les experts sanitaires] n’hésitaient pas à devancer ses désirs pour accompagner le discours politique des « recommandations », qui étaient en réalité des alibis, dévoyant en cela leurs propres procédures d’évaluation et toutes les règles de la méthodologie ».

Il en va par exemple du rappel vaccinal pour les adolescents, préconisé par l’Agence nationale de sécurité du médicament des produits de santé (ANSM) alors qu’elle reconnaissait ne pas disposer de toutes les données. Alors que le passe sanitaire avait été étendu aux plus de 12 ans, la prise en compte du risque de myocardite causé par les vaccins à ARN messager, pourtant connu, a ensuite conduit à modifier les conditions d’utilisation chez les moins de 30 ans…  

« Le choix français d’instrumentaliser les mineurs au service de la « stratégie vaccinale » » [NDLR : contraindre les adultes à se faire vacciner à leur tour] allait pour les auteurs à l’encontre d’un principe éthique majeur en santé publique, « l’impératif de justice » – une égale distribution du rapport bénéfice/risque au sein de la population

Ennemis de l’intérieur

Last but not least, le président de la République désignait des « ennemis de l’intérieur » dans cette minorité de « réfractaires » à la vaccination qu’il entendait « emmerder », tandis que le ministère de la Santé encourageait les jeunes à dénoncer leurs « amis provirus ».

Pour Barbara Stiegler et François Alla, Emmanuel Macron prenait ainsi le risque de « liquider les principes fondamentaux de notre République », et jetait dans la rue, en plein été, des centaines de milliers de manifestants anti-pass.

Auteurs de tribunes (dans Médiapart et Libération) et d’une pétition intitulée « Sortons du pass et de l’impasse sanitaire » (qui a récolté plus de 15000 signatures), les Bordelais croyaient que la campagne présidentielle permettrait d’affronter dans un cadre républicain « le bilan scientifique, éthique et politique de deux ans de crise sanitaire ». Barbara Stiegler s’était elle personnellement engagée dans le Parlement de l’Union populaire, derrière Jean-Luc Mélenchon.

Mais le débat sur l’épidémie, éclipsé par la guerre en Ukraine, n’aura pas lieu. Il rebondira sans doute à l’Assemblée nationale, où le gouvernement pourra difficilement faire valider sans encombre les mesures sanitaires prises au sommet. Et ce Tract peut être un outil utile, même si l’on peut regretter qu’il n’offre pas une plus large perspective, étudiant par exemple des politiques d’Etat qui auraient davantage su garantir la démocratie sanitaire pendant l’épidémie, s’il en est.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, cofondateur de Rue89 Bordeaux

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