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Forages en Gironde : pour Vermilion, la transition écologique passe par le pétrole

L’entreprise canadienne Vermilion souhaite creuser jusqu’à huit nouveaux forages pétroliers à Cazaux pour y « maintenir son niveau de production ». L’industriel avance une impérieuse nécessité économique pour financer sa transition énergétique, et fait profiter les collectivités locales de sa manne. La préfecture décidera d’autoriser ou non le projet vers la mi-2024.

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À Cazaux, l'entreprise Vermilion souhaite forer huit nouveaux puits de pétrole sur le territoire de La Teste-de-Buch.
L’entreprise Vermilion souhaite forer huit nouveaux puits de pétrole sur le territoire de La Teste-de-Buch.

« Circulation interdite, sauf usagers, riverains, société Vermilion et services publics », prévient un panneau à l’orée du sud de la forêt de La Teste-de-Buch. La route est en mauvais état. Les arbres aussi. La faute au gigantesque feu passé par ici en juillet 2022. Quelques dizaines de mètres plus loin, avant que le massif s’épaississe, trône le dépôt pétrolier de Cazaux, base opérationnelle du groupe Vermilion sur les rives du bassin d’Arcachon.

Le pétrole n’est pas mort. Il bouge encore. Vermilion envisage de creuser jusqu’à huit nouveaux puits sur sa concession girondine. Le 23 novembre dernier, au terme d’une enquête publique, le pétrolier a reçu un avis favorable de la commissaire Carole Ancla.

La Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) va maintenant instruire le dossier en reprenant les éléments de l’enquête publique et les avis des différents services, indique la préfecture de Gironde. La DREAL présentera ensuite le dossier au Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) dans le courant du premier semestre 2024. Enfin, le préfet prendra sa décision après avoir pris connaissance de l’avis du CODERST.

Le ministre de l’Écologie ne se mouille pas

En attendant, le grand bal des commentaires bat son plein. Un pétition en ligne invite le préfet à refuser l’autorisation. Elle recense près de 2 000 signatures à ce jour. Interrogé par France Bleu, le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu ne s’est pas hasardé à donner son avis sur le fond du dossier, assurant ne pas en avoir la maîtrise.

Mais selon lui, « Il faut éviter une forme d’hypocrisie environnementale. L’hypocrisie, ce serait de dire ‘je refuse des puits de pétrole ici, mais on va continuer à l’acheter à l’Azerbaïdjan ou à la Russie’. On aura à la fois perdu d’un point de vue climatique et économique. » En agitant le spectre de partenaires commerciaux inquiétants, l’exécutif impose là un faux dilemme.

D‘après un rapport du ministère de Christophe Béchu, publié en 2022, la majorité du pétrole importé en France vient des États-Unis (15%). La Russie n’arrive qu’en sixième position, à hauteur de 5%, la guerre en Ukraine ayant poussé la France à s’éloigner du robinet russe.

Du pétrole bien de chez nous

Vermilion, c’est le premier producteur de pétrole made in France. Le pays produit 1% de sa consommation. Et près des trois quarts de cette portion anecdotique sont issus des exploitations du groupe canadien, enraciné dans l’Hexagone depuis 1997. Il puise la précieuse ressource dans les bassins parisien et aquitain. Son siège social est à Parentis-en-Born, au nord-ouest des Landes.

La majorité des plates-formes sur lesquelles sont installés les puits de Vermilion se trouvent dans la forêt usagère. Photo : Plaquette de présentation de Vermilion

Le gisement de Cazaux s’étend sur 55 kilomètres carrés, du sud de La Teste-de-Buch jusqu’à la pointe du Cap-Ferret. Il est majeur pour l’activité de Vermilion en France. Sur les quelque 7 500 barils produits chaque jour en France par le groupe (10% de sa production mondiale), 1 500 sont tirés de ce même ensemble géologique.

De quoi produire localement près de 111 000 litres d’essence, après raffinage, soit l’équivalent de 1 850 pleins de 60 litres. Les collectivités qui permettent cette activité sur ou sous leur sol (La Teste-de-Buch, Arcachon, Gujan-Mestras, Lège-Cap-Ferret le département de la Gironde) touchent une redevance en contrepartie. La mairie testerine projette 200 000 euros de recettes liés à ce prélèvement en 2023, soit 3,3% du total de ses recettes, d’après son dernier rapport annuel sur les orientations budgétaires.

60 ans d’exploitation

La matière extraite à 2 ou 3 kilomètres de profondeur est un mélange composé d’environ « 95% d’eau chaude et 5% pétrole », explique Pantxika Etcheverry, directrice générale de Vermilion France, une bouteille d’échantillon à la main.

Les quantités de liquides inflammables stockées sur place présente des risques d’accidents majeurs qui valent au site un classement Seveso seuil haut. Photo : RM / Rue89 Bordeaux

« Ici, on sépare l’eau du pétrole, puis on réinjecte l’eau dans le sol pour maintenir la pression dans la roche mère », poursuit la responsable de l’entreprise. Le pétrole brut est alors acheminé par pipeline jusqu’au site de stockage d’Ambès. Il est ensuite expédié par bateau en Loire-Atlantique, à la raffinerie de Donge, un site de TotalEnergies.

Vermilion a racheté en 2008 la concession de Cazaux qu’exploitait Esso Rep depuis 1964. Son activité minière bénéficie d’une autorisation valable jusqu’en 2035. Elle pourrait être étendue jusqu’en 2040, mais pas au delà : la loi Hulot « mettant fin à la recherche ainsi qu’à l’exploitation des hydrocarbures » l’interdit. Toutes les exploitations d’hydrocarbures sur le sol français devront prendre fin cette année là.

Des trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous

Ce texte voté en 2017 interdit d’ores et déjà la recherche de nouveaux gisements. Cela n’empêche pas Vermilion d’envisager de nouveaux forages en toute légalité. Ces puits serviraient à l’exploitation d’un gisement déjà connu, et non-pas à la recherche d’une nouvelle source. « La loi nous autorise à continuer notre exploitation sur nos emprises existantes, nous sommes donc légitimes à le faire. Nous en avons le droit », insiste Pantxika Etcheverry.

« Le débat n’est pas chez nous. Nous, tant qu’il y a de la demande, on vend notre produit. Et on aura encore besoin de pétrole en 2040. »

Une cinquantaine de puits sont actifs sur la concession de Cazaux. Ils sont majoritairement disséminés dans la forêt, sur des « plates-formes » aménagées pour leur sécurisation. Les mêmes pompes servent soit à extraire le pétrole, soit à réinjecter de l’eau dans le sous-sol pour maintenir la pression. Photo : RM / Rue89 Bordeaux

Pour Vermilion, l’installation de nouveaux puits « est quelque chose de courant », assure sa directrice générale. C’est une façon de « maintenir son niveau de production dans le temps ». Effectivement, le rendement de chacune des pompes diminue d’environ 15% par an. Pour elle, forer un nouveau puits, c’est la même chose que réparer un tuyau défectueux.

« On va refermer beaucoup plus de puits qu’on va en ouvrir dans les 10 ans qui viennent, c’est évident », promet par ailleurs la patronne. 15% du budget investissement de Vermillion passe dans le « rebouchage » des puits, indique-t-elle.

C’est aussi un moyen de « maintenir nos compétences en France et de préserver l’activité de nos sous-traitants », assure-t-elle. Par ailleurs, chaque puits draine une zone limitée du sous-sol. En construire de nouvelles permet d’atteindre des nouvelles roches, potentiellement à même de livrer du pétrole.

Selon Michel Daverat, ancien conseiller régional EELV et président de l’association Bassin d’Arcachon écologie interrogé par Reporterre, l’absence d’obstacles légaux n’empêche pas d’interroger la légitimité du projet. D’après sa lecture de l’avis de la commissaire en charge de l’enquête publique, « le test s’est avéré négatif ». Carole Ancla le confesse dans sa conclusion :

« J’ai tenté de faire abstraction des considérations générales sur le devenir de l’extraction pétrolière en France. »

Incertitude géologique

« La géologie nous fournit une hypothèse. On est à peu près sûr de trouver du pétrole, mais on ne sait pas exactement en quelle quantité », précise Pantxika Etcheverry. Les ingénieurs de Vermilion ont identifié 8 zones encore inexploitées et susceptibles d’héberger le précieux or noir. D’où l’ambition de forer jusqu’à huit puits, pour environ 7 millions d’euros pièce. « Les rentabiliser en 3 ou 5 ans, ça serait bien », estime la directrice générale.

L’incertitude impose une certaine prudence. « On va commencer par deux puits, pour vérifier nos hypothèses », reprend la patronne. S’ils font leur preuve, d’autres forages pourraient suivre. L’éventuelle seconde phase reposerait sur deux puits supplémentaires, et caetera, jusqu’à l’approche du fatidique an 2040.

Les futurs puits occuperaient les plates-formes pré-existantes. Creusés en oblique, ils iraient là où les pompes déjà présentes ne s’aventurent pas. Photo : RM : Rue89 Bordeaux

Au total, le forage des huit puits pourrait assurer à Vermilion la production de 2,5 à 4,9 millions de barils supplémentaires d’ici l’extinction des feux.

Certitude écologique

Vermilion entend donc exploiter son gisement jusqu’au bout sans ralentir la cadence. Pourtant, les scientifiques et l’ONU sont unanimes : « le monde doit diminuer sa production de 6 % par an afin de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C ». Même son de cloche chez l’Agence Internationale de l’Energie qui préconise depuis 2021 la fin immédiate des investissements dans les énergies fossiles.

Citons encore la dernière synthèse du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui préconise de renoncer à l’exploitation de 80% des hydrocarbures dans le sol, dans la perspective de limiter le changement climatique à +2°C.

« Nous nous attachons à mettre en valeur les ressources du sous-sol français dans le respect des personnes, de l’environnement et de la réglementation, dans le sens de la transition énergétique », assure le groupe canadien sur son site internet.

Green washing

Le groupe martèle l’importance selon lui de poursuivre l’extraction de pétrole sur notre sol. « Un baril produit en France produit trois fois moins qu’un baril produit à l’étranger », assure la directrice de Vermilion. Une affirmation difficile à vérifier.

Pour sa défense, Pantxika Etcheverry souligne également les efforts consentis par son entreprise sur le chemin des vertus écologiques, notamment en matière de recherche et développement : géothermie , hydrogène bas carbone, lithium présents dans les eaux, stockage géologique de CO2…

Concrètement, l’entreprise met volontiers en avant quelques actions valorisantes, tant sur le plan énergétique qu’éthique : chauffage d’une serre de tomates dans les landes, d’un lycée d’Arcachon, d’un éco-quartier à La Teste ou d’une unité de production de spiruline dans les Pyrénées-Atlantiques ; autoalimentation en électricité de deux près de 10 puits grâce à la valorisation du gaz « associé » issu de sa production de pétrole dans les Pyrénées-Atlantiques, sur la concession de Vic-Bilh (commune de Vialer), depuis fin 2021… De beaux projets qui ne font guère le poids face aux émissions de CO2 liées à son cœur d’activité.

« Nous devons rester rentable »

Vermilion consacre 1,5 millions chaque année en France à la recherche. Avant le vote de la loi Hulot, cette somme se limitait à « quelques centaines de millier d’euros ». Ainsi la patronne du pétrole français répond d’elle même à ses interrogations lors des débats ayant précédés la loi sur les hydrocarbures :

« Si on y regarde de plus près, en dehors d’une image symbolique, quels bénéfices réels retirerons-nous au final avec cette loi ? », s’interrogeait la directrice générale de Vermilion avant le vote de la loi.

Réponse de la même, six ans plus tard :

« La loi Hulot nous a permis de nous interroger de manière plus assumée. C’est aujourd’hui important pour nous d’explorer ces pistes, et la date de 2040 nous laisse le temps de penser l’avenir. Plus tôt, ça aurait été impossible, nous aurions perdu l’opportunité de nous reconvertir dans l’axe de nos infrastructures et de nos compétences. »

« Nous devons rester rentable, le temps de concrétiser notre stratégie », conclue la directrice générale, résolue à exploiter son gisement jusqu’à la dernière goutte. Le prix du baril est actuellement au plus haut. Pourvu que ça dure ?

Le jour d’après

Malgré quelques incertitudes inhérentes à la recherche, le timing semble plutôt bon pour Vermilion. Pour la planète, un peu moins. Mais le 1er janvier 2040 viendra. Que vont devenir les centaines de puits de pétrole disséminés par Vermilion en Gironde comme ailleurs ?

Plusieurs options. Soit ils seront recyclés pour extraire du sol d’autres richesses convertibles en énergie (eau chaude, lithium présent dans cette même eaux…), soit ils seront rebouchés à coup de ciment puis rendus à leur foncier initial, majoritairement du sol forestier. L’entreprise provisionne déjà l’enveloppe qui servira à la remise en état des sols. Façon de panser le monde d’après.


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