Plus de 10 000 manifestants battent le pavé à Bordeaux
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Plus de 10 000 manifestants battent le pavé à Bordeaux

Fonctionnaires, cheminots, étudiants, et même élus… Des milliers de personnes, d’horizons très divers – 16000 selon la CGT, 8000 selon la police – ont manifesté ce jeudi dans les rues de Bordeaux. Cette journée de mobilisation, que certains qualifient déjà d’historique, est-elle le début d’un mouvement d’envergure ? Ils étaient beaucoup à le croire, place de la Victoire, à l’issue de la manifestation.

Enseignants, fonctionnaires, cheminots, étudiants, retraités, infirmiers… La liste des professions représentées place de la République avant le départ de la manifestation parait sans fin. Alors que le conflit sur la Loi Travail semblait avoir engendré un certain renouveau dans le panorama syndicaliste et militant, tous et toutes se retrouvent aujourd’hui côte à côte dans un nouveau combat.

Du côté de la fonction publique, qui a initié cette journée d’action, ce ne sont pas moins de sept syndicats sur neuf – CGT, FO, FSU, CFTC, Solidaires, FA-FP et CFE-CGC – qui ont appelé à la grève afin de revaloriser le pouvoir d’achat et de défendre le statut de la fonction publique territoriale, hospitalière et d’État.

« Plan social déguisé »

Hussein, est délégué syndical SUD à Bergonié. Pour lui, la situation qui était déjà très difficile au terme du mandat de François Hollande risque de prendre un nouveau tournant :

« Nous vivons actuellement un plan social déguisé. Depuis le mois de novembre, nous avons déjà perdu plus de 35 postes, ce qui dégrade nos conditions de travail évidemment, mais également la prise en charge des malades. Nous en avons ras le bol. »

Dans le collimateur d’Hussein et de ses collègues, le traitement qui leur est réservé par l’État :

« Il y a un projet d’établissement qui coûte la bagatelle de 32 millions d’euros. L’État nous aide uniquement à hauteur de 5 millions d’euros. La variable d’ajustement ? Ce sont les salariés de Bergonié eux-mêmes. Les répercussions sont énormes, nous venons de fermer 26 lits à l’hôpital, afin de les remplacer par de l’ambulatoire C’est inacceptable pour nous. »

L’union intersyndicale en tête du cortège bordelais (LPI/Rue89 Bordeaux)

Du côté des enseignants, même son de cloche. L’inquiétude est sur toutes les lèvres, et le message à peine différent. Jean-Pascal Meral est secrétaire académique du SNES/FSU, dans le syndicat majoritaire du second degré.

« La raison de notre présence dans les rues, ce sont les attaques incessantes contre la fonction publique, et notamment l’horizon de la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires à la fin du quinquennat. Il faut rajouter à cela tous les problèmes en matière de rémunération, le jour de carence, la CSG qui n’est pas totalement compensée, le point d’indice… Les suppressions de fonctionnaires se poursuivent, alors qu’il y a clairement des besoins. Pendant la crise économique, rappelons que ce sont les services publics français qui ont permis de ne pas creuser les inégalités, une raison de plus pour les développer. »

L’agglomération bordelaise au ralenti

C’est un fait, tout le monde – des syndicats à l’opposition – est pris de vitesse par un gouvernement qui réforme sans préavis. C’est une des raisons qui a poussé les cheminots à se joindre à ce mouvement, qui était initialement celui de la fonction publique. Pascale Nivaut Sperl, qui encadre le cortège de la CGT, estime que la riposte est largement positive :

« C’est une grosse journée de mobilisation pour nous, avec des grèves massives du côté des cheminots, des postiers et des Ford. Nous sommes très nombreux, alors que 900 travailleurs du rail CGT girondins sont montés à Paris. »

Du côté de Sud Rail, la majorité des troupes a annulé sa virée parisienne et a manifesté à Bordeaux… fautes de trains. A la mi-journée, il n’y avait qu’un TGV sur quatre entre Bordeaux et Paris.

Le trafic SNCF en Aquitaine était également très perturbé en Aquitaine, où les bus de substitution n’ont pas évité la pagaille. Nationalement, la SNCF a annoncé le chiffre de 35,4% de grévistes. Du côté de l’Éducation nationale, le taux de grévistes est inférieur, 12,8 %.

Et le cœur du cortège se drapa de noir

Cours d’Albret, un groupe de jeunes lycéens et lycéennes regarde patiemment la tête de cortège – principalement cégétiste – défiler. « Trions les déchets, pas les lycéens » peut-on lire sur une pancarte brandie par une jeune fille. Ils rejoindront le cortège des étudiants, ainsi que les autonomes. La sélection est sur toutes les lèvres. Les slogans anticapitalistes aussi. Ce qui semble être un héritage direct des mobilisations de la Loi Travail effraye les clients des boutiques de luxe cours de l’intendance.

Les lycéens bordelais ont aussi défilé (LPI/Rue89 Bordeaux)

Une grosse centaine de personnes, vêtues de noir et masquées, donne un autre visage à une manifestation jusqu’ici plutôt calme. Les banques, ainsi que les grands magasins subissent des jets de projectiles en règle. Au Grand Théâtre, les forces de police essuient les quolibets des manifestants.

Derrière ces jeunes garçons et ces jeunes filles, le cortège de Solidaires impose le rythme, suivi de la CNT. Au micro, debout sur le camion, le chanteur d’HK et les Saltimbanks, Kaddour Haddadi, enflamme le cortège, en reprenant au micro « On lâche rien », véritable bande son des derniers mouvements sociaux.

Et maintenant ?

Alors que la stratégie sur le mouvement social annoncé à la SNCF à partir d’avril emmène débats et crispations, c’est l’ensemble de la démonstration d’aujourd’hui qui se cherche un lendemain, au moins à la hauteur de cette journée.

Pour Pascale Nivaut Sperl, il est acquis que tous les travailleurs présents entendent bien défendre le service public, et n’accepteront pas les ordonnances Macron.

« Nos grèves sont justifiées et notre horizon est le même qu’à la SNCF. Nous resterons mobilisés, nous n’avons pas le choix. »

Mobilisation en feu d’artifice ou pétard mouillé ? (LPI/Rue89 Bordeaux)

En fin de manifestation, une assemblée générale s’improvise place de la Victoire, devant l’université de Bordeaux toujours occupée. Le camion Solidaires sert alors de plateforme de discussion. Les postiers sont les premiers à prendre la parole. Tout comme les étudiants, ils seront salués par une ovation nourrie des centaines de personnes présentes sur les lieux. L’importance de la convergence des luttes est soulignée par tous et toutes. Un manifestant s’enthousiasme :

« Je pense que c’est le début de quelque chose. Le printemps sera chaud. »

La CGT a décidé d’une nouvelle journée de grève et de manifestation interprofessionnelle le 19 avril. Place de la Victoire, Philippe Poutou (Ford/NPA) en appelle à l’union :

« Et maintenant on fait quoi ? Les directions syndicales vont-elles enfin proposer de construire une riposte unitaire, public-privé, étudiants, précaires, retraités tous ensemble ? Ou c’est la base qui l’impose ? »

Le mouvement était aussi soutenu par tous les partis de gauche – Génération.s, France insoumise et Parti communiste étaient particulièrement visibles à Bordeaux. Très discrets, en queue de cortège, même des élus du Parti socialiste, comme Alain Anziani, le maire de Mérignac, est présent. Derrière les actions syndicales se jouent aussi déjà leurs débouchés politiques.

L'AUTEUR
Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Journaliste indépendant, travaille sur les questions des nations sans états, des minorités, et des réfugiés.

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