Kiosque abonné  Société  Vie pratique 

Jardiner, faire ses courses, cuisiner ensemble… l’alimentation locale crée-t-elle du lien social ?

actualisé le 29/12/2017 à 13h53

Agriculture urbaine, circuits courts, vente directe… Les initiatives contribuant à la relocalisation du système alimentaire de Bordeaux Métropole se multiplient. Outre une réponse à des problématiques nourricières, toutes souhaitent contribuer au renforcement du « lien social », et à la démocratisation du bien-manger. Y parviennent-elles ?

Dossier #19 : Bordeaux de la terre à l’assiette

Comment produire et manger local à Bordeaux Métropole ?

Des ateliers cuisine très hotte à Bordeaux

Les micro-fermes pionnières de la transition agricole

Jardiner, faire ses courses, cuisiner ensemble… l’alimentation locale crée-t-elle du lien social ?

Relocaliser les systèmes alimentaires est l’un des grands enjeux de notre époque, particulièrement à Bordeaux Métropole dont le territoire ne dispose que d’un seul jour d’autonomie alimentaire. Jardins collectifs, AMAP, Supercoop, magasins de producteurs… Les projets de ce type pullulent sur un territoire bordelais en mal de produits locaux.

Tous portent un discours plus ou moins flou sur le « lien social » qu’ils contribueraient à renforcer.

Or « le problème du lien social, c’est que c’est vraiment le concept tarte à la crème que personne ne définit jamais », constate Léa Mestdagh, auteure d’une thèse sur les jardins partagés en Île-de-France.

En effet, de quel lien parle-t-on, et celui-ci est-il véritablement stimulé par les multiples initiatives qui naissent sur le territoire de Bordeaux Métropole ?

De pioches en potes

Depuis plusieurs années, Bordeaux Métropole subventionne et accompagne la création de jardins collectifs à l’aide de trois organismes partenaires. On dénombre aujourd’hui plus de 150 jardins sur le territoire. Si les jardins familiaux, attribués sur critères sociaux, permettent à des familles de tendre vers l’autosuffisance alimentaire, la plupart (jardins partagés ou pédagogiques) jouent surtout le rôle d’outils de sensibilisation et d’éducation au bien manger.

Les associations en charge de l’accompagnement des projets de jardins collectifs (Bordeaux Métropole)

Dans ces espaces de jardinage collectif sur l’espace public, « l’objectif n’est pas tellement la production alimentaire, c’est plutôt de se retrouver autour du jardinage et d’échanger », explique Aurélie Haure, à la tête des Incroyables Comestibles à Pessac. Ce mouvement originaire d’Angleterre encourage les citoyens à cultiver de la nourriture gratuite et en libre-service sur les espaces publics délaissés.

« Si on parle de créer des interactions entre des personnes qui vont se sentir moins seules, faire des rencontres voire nouer des amitiés, alors oui, les jardins créent du lien », admet Léa Mestdagh.

Au Bocal Local, en charge de l’accompagnement des projets de jardins partagés situés rive droite, Stéphanie Dartigue observe une « vraie dynamique intergénérationnelle, avec la transmission de savoir entre jeunes et aînés ».

Sur le campus Carreire de l’Université de Bordeaux, l’association naturaliste L’Astragale et la fourmi gère un jardin potager. Heidie, étudiante en biologie, y jardine régulièrement depuis un an :

« J’apprends des techniques de jardinage grâce à ceux qui ont des connaissances dans ce domaine. Je n’ai jamais eu de potager auparavant, donc ça me permet de m’impliquer quand même. »

Le jardin du campus Carreire (L’Astragale et la Fourmi)

Thérèse, bordelaise de 34 ans, réforme petit à petit son mode de vie. Si elle a démarré avec un objectif de réduction des déchets (« Les caddies bourrés de plastique partout, je n’en pouvais plus »), les changements se sont enchaînés assez vite. Elle consomme moins qu’avant, mais plus de produits bios, et au maximum en circuits courts.

« Cette démarche me pousse à aller vers les gens pour compléter mes actions et me tenir informée », dit la jeune femme qui vient de rejoindre le groupe local des Colibris.

« Plus qu’un supermarché »

Beaucoup d’espaces de jardinage collectif ou de lieux de vente alternatifs ont une ambition qui va au-delà de la seule rencontre : au centre de ces initiatives, il y a bien la notion de collectif, de faire ensemble pour construire quelque chose de durable.

François-Joseph est un membre actif de Supercoop, le supermarché coopératif et participatif de Bordeaux Métropole :

« Ça répondait un peu à toutes nos préoccupations : payer le juste prix pour que les producteurs puissent vivre de leur activité, comprendre comment tout ça fonctionne, fonder un projet collectif… C’est vraiment bien résumé dans la devise de Supercoop : « Tout seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin ». »

Même son de cloche chez Isabelle, également coopératrice :

« Quand on entre à Supercoop, on n’a pas l’impression de faire ses courses. On rencontre toujours quelqu’un qu’on connait, on échange ses avis sur les produits… C’est beaucoup plus qu’un simple supermarché. »

Marie, consultante en communication de 34 ans et adhérente d’une AMAP, apprécie la solidarité entre les membres :

« J’ai rencontré des gens de mon quartier, ce qui m’intéressait aussi en m’y inscrivant. Quand on ne peut pas aller chercher son panier il y a toujours quelqu’un pour le prendre. »

Pour Heidie, l’étudiante de l’Astragale et la Fourmi, la convivialité dépasse le cadre du jardin :

« Ça permet vraiment de faire beaucoup de rencontres et de créer des amitiés. Au moment des récoltes, on cuisine les produits et on mange tous ensemble. Idem l’été après une journée de jardinage. »

Renouer avec la terre… ou du moins avec les producteurs

Autre « lien » que ces projets aspirent à renforcer : celui à la terre, ou du moins aux personnes qui la travaillent pour nous nourrir. En décembre, Thérèse a adoré prendre part aux sessions de plantation proposées par la Ferme de la Glutamine sur les quais, face à la Maison Écocitoyenne :

« J’ai trouvé ça canon d’emmener ma fille de planter des légumes et des herbes aromatiques un dimanche matin en ville ! »

Une session de jardinage collectif sur les quais (La Ferme de la Glutamine)

Anne, néo-bordelaise de 28 ans, explique que le jardinage lui apporte un « véritable apaisement » après une journée de bureau. Membre de l’Ech’eau, jardin géré par l’association Les Coquelicots à la Bastide, elle y concilie son « envie de mettre les mains dans la terre », de « faire de nouvelles rencontres » et de s’ « impliquer un peu plus localement. ».

Marie, notre AMAPienne, ne trouve que des avantages à ce système de vente directe :

« C’est du bon sens d’acheter quelque chose à quelqu’un qui le cultive, plutôt qu’à quelqu’un qui ne connaît même pas celui qui le cultive. Le couple d’agriculteurs de notre AMAP ne travaille que pour nous, et nous explique chaque semaine pourquoi on a tel légume et pas tel autre. »

Elle se rend aussi parfois à La Coop Paysanne « pour encourager ces paysans qui vendent eux mêmes leurs produits. » Pour David, le soutien de Supercoop aux producteurs locaux a aussi été un élément déterminant :

« Faire travailler et vivre le paysan voisin, c’est plus motivant qu’un producteur inconnu a l’autre bout du monde, surtout quand on a en plus la fraîcheur et la qualité des produits. »

« Manger, ça nous concerne tous »

Indéniablement, l’alimentation est un sujet rassembleur, « un alibi pour que des gens se parlent, échangent, partagent ». Et pas seulement des techniques de jardinage ou des recettes de cuisine. C’est ce qu’explique Jean-Philippe Lasfargue, coordinateur au Centre Social Bordeaux Nord (CSBN) :

« On a beaucoup de personnes issues de différentes communautés : faire la cuisine ensemble permet de valoriser les savoirs, la diversité culturelle, et de comprendre ce qui peut nous rapprocher. »

Car il est temps de poser la question : qui sont les personnes qui fréquentent ces lieux de consommation alternatifs ou ces jardins collectifs ? « On touche tous les publics, c’est très varié » estime Hélène Poulon, qui accompagne les projets de jardins à Bordeaux Sud avec Les Possibilistes. Anne Desurmont, chef de Centre Trame Verte Sociale à Bordeaux Métropole, partage cet avis :

« Il y a certes des gens déjà sensibilisés à l’alimentation locale, mais aussi des curieux qui n’y connaissent rien et qui rejoignent le jardin parce qu’ils passent devant et discutent. L’accompagnement, notamment dans les jardins impulsés par les bailleurs sociaux, permet à des personnes qui n’ont pas trop confiance en elles de mettre la main à la terre. On n’est pas que sur un public averti, contrairement à beaucoup d’autres thématiques liées à l’environnement. »

De son côté, Léa Mestdagh tire un bilan plus mitigé de son travail de thèse en Île-de-France :

« À mon sens les jardins partagés sont des lieux excluant : on y retrouve des personnes très proches, pas tant en termes de revenus que de diplômes et de pratiques culturelles. Il y a beaucoup de docteurs, d’urbanistes, d’artistes, d’enseignants… »

Bien manger (local, bio…) : un sujet bobo ?

Et nous y voilà : jardiner ou bien manger n’intéresserait-il que les plus favorisés, ceux que l’on rassemble dans la grande catégorie fourre-tout de « bobos » ? Force est de constater que les jardins partagés, lorsqu’ils ne sont pas mis en place par des villes ou des bailleurs sociaux, sont souvent l’œuvre de personnes déjà sensibilisés aux problématiques du « bien manger ».

Les lieux de vente directe ou en circuits courts se heurtent aux mêmes difficultés : les projets ont du mal à toucher toutes les franges de la population. Si Supercoop veut « rassembler des consomm’acteurs de milieux différents » pour bâtir une alternative à la grande distribution, le supermarché participatif doit encore faire des efforts pour diversifier les profils de ses coopérateurs :

« Malgré le système de parts à 10€ pour les bénéficiaires de minimas sociaux, ceux-ci ne représentent que 4% des coopérateurs, explique Anne Monloubou, l’initiatrice du projet. Il faudrait qu’on atteigne au moins le seuil de 14%, qui correspond à la part d’habitants de la métropole vivant en-dessous du seuil de pauvreté, pour que Supercoop remplisse son rôle social. »

Elle déplore également la sous-représentation des jeunes, et plus particulièrement des étudiants :

« C’est un axe de travail car les moins de 30 ans font partie des plus pauvres aujourd’hui », selon Anne Monloubou.

Ainsi, la plupart des projets liés à l’alimentation locale souffrent de cette étiquette « bobo » qui leur colle à la peau. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la Coop Paysanne, magasin collectif de 50 producteurs locaux, ne fait pas dans le bio. Supercoop ne communique pas non plus trop dessus malgré une offre importante et parfois à moindre coût, afin de ne pas rebuter certains publics.

Pour permettre au plus grand nombre d’accéder à une alimentation saine, le supermarché participatif mise sur les prix. L’implication bénévole de chacun de ses coopérateurs (3h par mois) permet de vendre les produits 20 à 40% moins chers que dans un circuit de distribution classique. Anne Monloubou réfléchit à la suite :

« Notre prochain objectif, c’est de sourcer des produits bon marché, car notre marge unique et transparente de 17% nous empêche de jouer sur les prix en vendant certains produits chers et d’autres non. L’idée serait d’avoir deux ou trois références par produit avec différentes gammes, pour que chacun puisse faire son marché. »

En clair, pas facile de se rendre accessible à tous : si les publics sensibilisés aux questions d’alimentation accèdent assez facilement à des produits locaux, frais et de qualité, la démarche est plus difficile pour d’autres.

Impliquer tous les publics

À Bordeaux Nord, le centre culturel organise depuis longtemps des actions en lien avec l’alimentation. Aujourd’hui celles-ci sont regroupées sous le label de la Maison Interculturelle de l’Alimentation et des Mangeurs, fondée avec l’anthropologue-cuisinier Yassir Yebba.

La MIAM propose des paniers de fruits et légumes locaux, des achats groupés et des ventes directes, ainsi que des ateliers cuisine pour les enfants et pour les adultes, dans une logique d’éducation aux pratiques alimentaires.

Est-ce que ça marche ? Visiblement, oui. Malika, 52 ans, est adhérente au CSBN depuis 6 ans. Après avoir pris part à des cours de cuisine et des sorties, elle s’est rapidement impliquée comme bénévole au groupement d’achat :

« On prend contact avec les producteurs locaux et on essaie de cibler des produits de saison, à des prix accessibles pour que tous les adhérents puissent en bénéficier. Avant, ça ne m’intéressait pas tellement de manger local ou de saison… C’est au centre que j’ai vraiment pris conscience qu’il fallait être plus attentive à ce qu’on mange. »

Ainsi, l’implication directe des individus dans des actions ou des projets est un levier pour intéresser tous les publics à des modes d’alimentation locale, y compris ceux qui n’y sont pas préalablement disposés.

Et ça paraît logique : ce qui est co-construit fonctionne toujours mieux que ce qui est imposé. Au Bocal Local, on constate que le succès des jardins collectifs dépend surtout de « l’adhésion et la mobilisation des utilisateurs ». Les projets non spontanés suscitent moins d’enthousiasme : « Si l’idée émane seulement du commanditaire, ça marche beaucoup moins bien, il y a une forme de méfiance », explique Stéphanie Dartigue.

« J’avais envie de retrouver mon pouvoir d’action, affirme François Joseph, de Supercoop. Ce qui est bien à Supercoop, c’est qu’on peut proposer des produits à référencer, ou prendre part aux visites des exploitations. On n’est plus de simples consommateurs ».

La boutique de Supercoop à Bègles (AS/Rue89)

Démocratiser l’alimentation locale

Rendre une alimentation locale et saine accessible au plus grand nombre est donc un véritable enjeu dans les années à venir. Avec son déménagement au printemps 2018 à Bordeaux, rue Oscar et Jean Auriac, Supercoop s’implantera dans le quartier « Politique de la Ville » Carle Vernet-Terres Neuves. C’est une opportunité pour le supermarché de venir animer le quartier en complétant une offre commerciale plutôt déficitaire. C’est ce qu’espère Anne Monloubou :

« C’est génial que des personnes sensibilisées à l’alimentation soient prêtes à faire 30 minutes de trajet pour faire leurs courses chez nous, mais on aimerait aussi se positionner comme un magasin de proximité. On pense développer des actions pédagogiques à destination de l’école ou du centre social situés à côté, pour que les gens du coin n’aient pas peur de pousser la porte. Il faut que ce soit leur magasin de quartier, même si Supercoop a l’ambition de toucher tous les publics de la métropole. »

La démocratisation d’un mode d’alimentation sain et local passerait donc par un véritable travail de recrutement des publics. C’est l’une des hypothèses de Léa Mestdagh, au terme de son travail de thèse sur les jardins partagés :

« Il y a beaucoup de choses qui se jouent au moment du recrutement des jardiniers. Est-ce que ne prendre que ceux qui sont spontanément intéressés n’est pas un énorme biais ? Pourquoi ne pas travailler ce recrutement ? »

Aurélie Haure, qui monte actuellement le mouvement des Incroyables Comestibles à Pessac, partage les mêmes ambitions :

« La Sardine est un vieux quartier de Pessac, donc pour l’instant les personnes intéressées sont plutôt des personnes âgées. Mais il y a de nouvelles résidences avec des familles qui arrivent et qu’on va essayer de toucher, même si c’est dur d’aller les chercher. »

L’alimentation locale peut donc créer du lien social, à condition d’aller chercher tous les publics.

L'AUTEUR
Anaelle Sorignet
Journaliste indépendante : écologie, consommation, société.
En BREF

Une centaine de soignants de Pellegrin et Saint-André font front commun

par Xavier Ridon. 440 visites. 1 commentaire.

Alain Juppé liquide la vaisselle et les barquettes en plastique des cantines

par Simon Barthélémy. 1 012 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Vinci paiera plus de 200000 euros par an pour exploiter le parking des Grands Hommes

par La Rédaction. 592 visites. 2 commentaires.