Contre la faim dans les bidonvilles de Bordeaux, des bénévoles suppléent un « État démissionnaire »
Société 

Contre la faim dans les bidonvilles de Bordeaux, des bénévoles suppléent un « État démissionnaire »

actualisé le 11/05/2020 à 09h31

Ce mercredi midi, une distribution alimentaire a eu lieu dans le squat de la rue Lajaunie à Bordeaux. Ici comme ailleurs, depuis le début du confinement, la question sanitaire n’est pas la seule problématique : la faim guette désormais ces hommes et femmes.

Un soleil printanier apporte un peu de chaleur au squat de la rive droite, rue Lajaunie. Quelque 350 personnes vivent sur ce site. « 98 % sont de nationalité bulgare », lâche un connaisseur des lieux.

A 11h tapantes, deux files d’attente se forment. Des enfants, des mamans, des pères. Des personnes aux cheveux blanchis par le temps, aussi. Dans un joli tintamarre, tous attendent de retirer des rations de denrées alimentaires.

Sans masques ni respect des règles de distanciation sociale, on tue le temps comme on peut : un groupe de gamins tape un foot avec une bouteille d’eau, certains pianotent sur leurs portables, d’autres sont venus avec une chaise. 

La distribution alimentaire a été effectuée à deux endroits du squat, rue Lajaunie (DR/Rue89 Bordeaux)

Les besoins en hausse

Depuis le début du confinement, la question sanitaire n’est pas la seule problématique dans les différents squats de la métropole bordelaise, où vivent près de 2000 personnes. Les besoins alimentaires augmentent. Le constat est simple : la plupart des personnes sont au chômage forcé. Ici, rue Lajaunie, comme ailleurs. C’est le cas de Dimitru (son prénom a été modifié). L’homme, visage buriné, bosse habituellement dans la ferraille.

« Mais depuis une dizaine de jours, je ne peux plus rien faire, raconte-t-il. On n’a pas d’argent. Comment je fais pour faire vivre ma famille ? On essaye d’aller aux Restos du Cœur. Mais c’est compliqué avec les feuilles d’attestation. Je ne sais pas trop bien écrire le français. Ici, certains sont obligés de voler dans les supermarchés pour manger. »

Alexandra Siarri, adjointe chargée de la cohésion sociale et territoriale à la mairie de Bordeaux, confirme :

« Dans ce squat, la plupart des gens exerce des petits métiers. Une grande partie achète sa nourriture et fait à manger. Le confinement les plonge dans une situation complexe et les empêche d’être totalement autonome. Du coup, la tension est plus importante qu’à l’accoutumée. Ils ont faim. »

Banque alimentaire

L’élue bordelaise poursuit :

« Depuis quelques jours, nos services travaillent en coordination avec Médecins du Monde et l’association Les Enfants de Coluche. Le but ? Assurer une distribution alimentaire satisfaisante et un minimum organisée. »

Il a fallu trouver les moyens logistiques, les forces humaines… Mardi, déjà, plusieurs bénévoles se sont retrouvés dans un local prêté par le CE de la SNCF. La mission : trier les denrées provenant essentiellement de la Banque alimentaire.

Ce mercredi, dès 9 heures, les camions – dont un camion frigorifique –, sont arrivés rue Lajaunie. L’heure est au déchargement et aux discussions avec les habitants du squat. Jean-Luc, 65 ans, est bénévole de l’ONG Médecins du Monde. A Rue89 Bordeaux, cet infirmier libéral explique :

« Avec la Mission squat de Bordeaux Métropole, plusieurs référents vivants dans le squat ont été identifiés. On leur a expliqué ce que l’on allait faire, s’ils avaient eux aussi des idées afin que les choses se passent bien. Ils ont joué le rôle de relais. »

Plusieurs tonnes de denrées alimentaires ont été distribuées ce mercredi (DR/Rue89 Bordeaux)

« De quoi tenir quatre à cinq jours »

Durant trois heures, une vingtaine de bénévoles, armés de masques et de gants, ont distribué environ six tonnes de produits alimentaires. « De quoi tenir quatre ou cinq jours », glisse l’un deux. Rose, 23 ans, vit elle aussi dans un squat, à Cenon :

« C’est la première fois que je viens ici. On ne voit jamais cette partie de Bordeaux. Ça fait un peu bizarre d’observer tout ce monde entassé avec toute cette précarité. Je suis contente de pouvoir aider même si ce n’est pas grand chose. »

14h15. Les camions sont vides. Il est temps de plier bagage, avec une satisfaction générale : tout s’est bien passé. Aucun débordement n’a été constaté. « Une équipe policière est restée sur place une petite demi-heure », nous fait savoir la municipalité.

« On a rien à foutre ici »

Pourtant, Camille, barbe tirant un peu vers le blanc, reste amer. A Rue89 Bordeaux, ce bénévole des Enfants de Coluche, précise :

« La situation est un peu paradoxale. En vrai, on n’a rien à foutre ici. C’est de la responsabilité de l’Etat mais il est complètement démissionnaire. Du coup, ces missions, c’est nous qui devons les faire. Comme celle-ci aujourd’hui. Si la situation ne s’arrange pas, on devra réitérer ce genre d’opération. »

La préfecture de la Gironde a justement été interpellée par les associations vendredi dernier, relayés par les élus écologistes de Bordeaux Métropole. Dans un courrier adressé ce mardi à la préfète Fabienne Buccio, ils lui demandent d’intervenir directement pour assurer « de manière coordonnée et systématique avec l’ensemble  des partenaires institutionnels et associatifs, la distribution de colis alimentaires et de
produits d’hygiène dans les squats et bidonvilles de l’agglomération ».

Sans garantie

Des lieux où l’accès à l’eau potable et à l’assainissement « constitue un prérequis indispensable pour garantir des conditions sanitaires minimales », soulignent les élus et associations, selon lesquels les branchements en cours par Bordeaux Métropole et son délégataire (Suez) prennent « beaucoup de temps ».

Interpellée ce mercredi sur ces demandes par Rue89 Bordeaux, Fabienne Buccio s’en remet au travail effectué par la métropole concernant l’accès à l’eau, et ce malgré les alertes poussant l’Etat à s’impliquer davantage sur ce point. 

La préfète a par ailleurs énuméré les actions de mise à l’abri des personnes sans domicile, soulignant que les centres de desserrement comme le refuge créé à Darwin, étaient loin d’être rempli, et vantant l’aide apportée par ses services aux associations et collectivités locales, notamment pour trouver des bénévoles. Mais pas question donc pour l’Etat d’intervenir directement afin d’assurer que l’aide alimentaire et l’accès à l’eau soient garantis.

L'AUTEUR
Damien Renoulet
Damien Renoulet
J'aime le terrain. Les belles histoires. Les longues enquêtes. Les gens.

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